Tous les deux se trouvaient sur les remparts, avec beaucoup d’autres, chargés de veiller sur le camp, à l’heure où la nuit jette sur le ciel ses regards somnolents. Médor ne peut chasser de sa pensée le souvenir de son maître Dardinel, du fils d’Almonte, et ne peut s’empêcher de se plaindre qu’il soit resté étendu sans sépulture dans les champs.

Tourné vers son compagnon, il dit : «  — Cloridan, je ne puis te dire quelle douleur j’éprouve en songeant à mon prince qui est resté dans la plaine, et qui est une trop noble proie, hélas ! pour les loups et les corbeaux. Quand je pense combien il fut toujours bon pour moi, il me semble que si je donnais ma vie pour rendre à sa mémoire les derniers honneurs, je ne m’acquitterais pas de mon immense dette envers lui.

« Je veux aller le chercher par la campagne, afin qu’il ne reste pas sans sépulture, et Dieu permettra peut-être que je puisse parvenir sans être vu jusqu’au camp du roi Charles où tout se tait. Toi, reste ici, car si le ciel a résolu que je meure, tu feras connaître mon sort ; et si la fortune ne me permet point d’accomplir une si belle entreprise, que la renommée du moins rappelle que mon intention fut bonne. —  »

Cloridan reste stupéfait de voir tant de dévouement, tant de fidélité, tant de courage chez un enfant. Dans son amitié pour lui, il essaye de le détourner de ce projet, mais il ne peut y réussir, car on ne console point une douleur si grande. Médor est résolu à mourir ou à donner la sépulture à son maître.

Voyant que rien ne l’émeut et ne peut le faire changer de résolution, Cloridan lui répond : «  — Eh ! bien, j’irai aussi. Moi aussi, je veux me livrer à une si louable entreprise ; moi aussi j’aime et je souhaite trouver une mort fameuse. Quelle chose pourrait du reste me plaire désormais, si je restais sans toi, mon cher Médor ? Mourir avec toi les armes à la main, vaut beaucoup mieux que mourir ensuite de douleur si tu venais à m’être ravi. —  »

Ainsi résolus, ils cèdent la place à ceux qui viennent les relever de leur garde, et ils partent. Ils franchissent fossés et palissades, et peu à peu ils pénètrent parmi les nôtres qui reposent sans précaution. Le camp dort, et tous les feux sont éteints, tellement on redoute peu les Sarrasins. Les soldats gisent à la renverse, au milieu des armes et des bagages, les yeux appesantis par le vin et le sommeil.

Cloridan s’arrête un instant et dit : «  — Je suis d’avis de ne jamais laisser perdre les occasions. Médor, ne dois-je pas profiter de celle-ci pour massacrer ceux qui ont tué mon maître ? Toi, dresse les yeux et les oreilles de tous côtés, afin que personne ne survienne. Je me propose de t’ouvrir avec mon épée une route spacieuse à travers les ennemis. —  »

Ainsi il dit, et il tint aussitôt parole. Il entre sous la tente où dort le savant Alphée, qui était venu l’année précédente à la cour de Charles comme médecin et magicien fort expert en astrologie. En cette circonstance, sa fausse science, qui, d’après lui, lui dévoilait tout l’avenir, lui fit quelque peu défaut. Elle lui avait prédit qu’il mourrait, plein d’années, dans les bras de sa femme ;

Et voilà que le rusé Sarrasin lui plonge son épée dans la gorge. Il tue quatre autres guerriers, près du devin, sans qu’ils aient le temps de pousser un cri. Turpin ne mentionne pas leurs noms, et leur mémoire s’est perdue dans la suite des temps. Après eux périt Palidon de Montcalieri, qui dormait tranquillement entre deux destriers.

Cloridan s’en vient ensuite à l’endroit où le malheureux Grillon gisait la tête sous un baril. Il l’avait entièrement vidé, et pensait goûter en paix un sommeil doux et tranquille. L’audacieux Sarrasin lui tranche la tête. Le sang et le vin s’écoulent par une même blessure ; le corps en contient plus d’un baquet. Grillon rêvait qu’il buvait encore, lorsque Cloridan vint interrompre son rêve.