A côté de Grillon, il égorge en deux coups Andropon et Conrad, l’un Grec, l’autre Allemand. Tous les deux avaient passé une grande partie de la nuit à boire et à jouer. Heureux s’ils eussent su veiller jusqu’à l’heure où le soleil surgit à l’orient. Mais le destin ne pourrait rien sur les hommes, si chacun devinait l’avenir.

De même qu’un lion affamé, amaigri et altéré par un long jeûne, tue, déchire, dévore, et met en pièces le troupeau tombé sans défense en son pouvoir, ainsi le cruel païen égorge les nôtres pendant leur sommeil, et en fait partout un véritable massacre. L’épée de Médor ne reste pas inactive, mais elle dédaigne de frapper l’ignoble plèbe.

Médor arrive à la tente où le duc d’Albret dormait avec une sienne dame. Tous les deux se tenaient si étroitement enlacés, que l’air n’aurait pu se glisser entre eux. Médor leur abat la tête d’un seul coup. O mort heureuse, ô douce destinée ! Leurs âmes s’envolent vers leur nouvelle demeure, enlacées comme l’étaient leurs corps.

Il tue Malinde et son frère Ardalique, fils du comte de Flandre. L’un et l’autre avaient été faits nouvellement chevaliers par Charles, qui avait ajouté les lys à leurs armes, le jour où il les avait vus revenir d’un combat, avec leurs épées tout ensanglantées. Il leur avait aussi promis des terres en Frise, et il les leur aurait données ; mais Médor vient détruire tous ces projets.

Les adroits compagnons parviennent enfin jusqu’aux tentes dont les paladins ont entouré celle de Charles, sur laquelle ils veillent chacun à leur tour. Là, les deux Sarrasins, rassasiés de carnage, remettent leur épée au fourreau et retournent sur leurs pas, car il leur paraît impossible qu’au milieu d’une si grande foule de gens, il ne s’en trouve pas un qui ne dorme pas.

Bien qu’ils puissent se charger d’un riche butin, ils pensent que c’est assez de sauver leur propre personne. Cloridan s’avance par les passages qu’il croit les plus sûrs, et son compagnon le suit. Ils arrivent au champ de bataille, où, parmi les épées, les arcs, les écus et les lances, gisent, pêle-mêle, dans un lac de sang, riches et pauvres, princes et sujets, hommes et chevaux.

L’horrible mélange de cadavres amoncelés dans les champs, pouvait rendre vaines les recherches des deux amis jusqu’à ce que le jour eût commencé de poindre, si, aux prières de Médor, la lune n’avait fait sortir son croissant d’une nuée obscure. Médor, les yeux pieusement fixés vers la lune, parla ainsi :

«  — O sainte Déesse, toi que nos ancêtres nommaient à bon droit triforme, puisque dans le ciel, sur la terre et aux enfers tu montres ta sublime beauté sous plusieurs formes, et que dans les forêts tu chasses les bêtes et les monstres, montre-moi l’endroit où mon roi est couché parmi tant de morts, car pendant sa vie il a toujours observé tes saints préceptes. —  »

A cette prière, soit effet du hasard, soit qu’elle fût touchée par tant de foi, la lune entr’ouvrit les nuées, belle comme lorsqu’elle se jeta nue dans les bras d’Endymion et se donna à lui. A sa lumière se découvre Paris, ainsi que les deux camps, les coteaux et la plaine. Au loin, se voient les deux collines, Montmartre à droite et Montléry à gauche.

La lumière tombe plus éclatante à l’endroit où le fils d’Almonte gît mort. Médor court en pleurant vers son cher maître, qu’il reconnaît à son écu blanc et vermeil. Il baigne son visage de larmes amères — il en avait un ruisseau sous chaque cil — et il exhale de si douces plaintes, que les vents, pour les entendre, se seraient arrêtés.