Les chevaliers conviennent de tirer au sort celui d’entre eux qui devra, pour le salut commun, lutter contre les dix champions dans la lice, et combattre ensuite sur un autre champ de bataille. Ils veulent écarter Marphise, estimant qu’elle ne peut songer à vaincre dans la seconde joute, car elle n’a pas ce qu’il faut pour remporter la victoire sur ce point.

Mais elle exige de participer au tirage, et, en définitive, le sort tombe sur elle. Elle dit : «  — Je perdrai la vie avant que vous perdiez la liberté. Mais cette épée — et elle leur montre l’épée qu’elle porte au côté — doit vous rassurer et vous convaincre que je saurai triompher de tous les obstacles, à la façon d’Alexandre qui trancha le nœud gordien.

« Je veux que désormais, jusqu’à la fin des siècles, les étrangers n’aient plus à redouter ce pays. —  » Ainsi elle dit, et ses compagnons ne peuvent lui refuser de tenter l’aventure. Donc, ils lui laissent courir la chance ou de tout perdre, ou de conquérir leur liberté. Quant à elle, déjà armée de toutes pièces, elle se présente en champ clos pour la bataille.

Au sommet de la ville, s’élève une place tout entourée de gradins, et qui sert uniquement à de semblables épreuves, aux joutes, aux chasses et aux jeux publics. Quatre portes de bronze en ferment l’entrée. Là pénètre la multitude confuse des femmes armées ; puis on dit à Marphise d’entrer.

Marphise fait son entrée sur un destrier blanc, moucheté de taches grises, à la tête petite, au regard de feu, à l’allure superbe et aux formes accomplies. Il avait été choisi à Damas entre mille qui y étaient tout bridés et sellés, comme le meilleur, le plus beau et le plus vaillant ; et, après l’avoir fait royalement harnacher, Norandin l’avait donné à Marphise.

Marphise entre par la porte du Sud. A son arrivée, l’arène retentit du son clair et aigu des trompettes. Un instant après, ses dix adversaires entrent dans la lice par la porte du Nord. Le chevalier qui marche à leur tête, semble valoir tous les autres ensemble.

Il s’avance sur un grand destrier qui, sauf le front et le pied gauche où se montrent quelques poils blancs, est plus sombre et plus noir qu’un corbeau. Les armes du chevalier, de la même couleur, semblent indiquer que son âme est aussi éloignée de la joie que les ténèbres le sont de la lumière.

Aussitôt que le signal du combat est donné, les neuf autres champions baissent tous ensemble la lance. Mais le chevalier aux armes noires dédaigne l’avantage du nombre ; il se retire de côté et ne semble pas vouloir prendre part à la lutte commune. Sa courtoisie l’empêche de profiter de la loi du pays. Il se retire de côté, et regarde ce qu’une seule lance pourra faire contre neuf.

Le destrier, à l’allure douce et ferme à la fois, porte rapidement la jeune guerrière à la rencontre de ses adversaires. Pendant sa course, Marphise met en arrêt sa lance, si lourde que quatre hommes auraient peine à la soutenir. En quittant le navire, elle l’avait choisie, comme la meilleure, entre beaucoup d’autres. L’air terrible dont elle s’avance fait pâlir mille visages, fait tressaillir mille cœurs.

Elle ouvre la poitrine du premier qu’elle rencontre, aussi facilement que si elle avait été nue ; elle transperce sa cuirasse, sa cotte de mailles, après avoir percé d’outre en outre son épais bouclier garni d’acier. On voit le fer sortir d’une coudée derrière les épaules, tellement le coup fut terrible. Marphise laisse en arrière cet adversaire avec la lance enfoncée dans la poitrine, et se jette à toute bride sur les autres.