Elle culbute celui qui vient le second ; elle rompt les reins au troisième d’un coup terrible, et les jette tous deux, sans vie, hors de selle, tellement le choc est rude, et l’attaque rapide. J’ai vu les bombardes ouvrir les escadrons de la même façon que Marphise fait pour cette troupe.
Sur elle plus d’une lance est rompue, mais les coups ne semblent pas plus l’ébranler que les grosses balles n’ébranlent le mur d’un jeu de paume. La trempe de son haubert est si dure, que les plus rudes chocs ne peuvent rien contre lui. Il a été forgé par enchantement aux feux de l’enfer et trempé dans les eaux de l’Averne.
Parvenue à l’extrémité de la lice, elle fait faire volte-face à son destrier, l’arrête un instant, puis le lance avec impétuosité contre les autres, les disperse, les abat, et teint son épée de sang jusqu’à la garde. Elle enlève à l’un la tête, à l’autre le bras ; elle en coupe un autre en deux, de telle sorte que le buste, avec la tête et les bras, roule à terre, tandis que le ventre et les jambes restent en selle.
Elle le coupe en deux, ai-je dit, droit entre les côtes et les hanches, et le fait ressembler à ces figures d’argent ou de cire pure, que les pèlerins placent en ex-voto devant les images des saints, pour les remercier des grâces qu’ils leur ont fait obtenir.
Puis, elle se met à la poursuite d’un autre qui fuit ; il n’est pas arrivé au milieu de la lice, qu’elle l’atteint, et lui partage la tête et le cou, de telle façon que jamais médecin ne pût les rajuster. En somme, elle tue l’un après l’autre tous ses adversaires, ou bien elle les blesse si grièvement, qu’elle les met dans l’impossibilité de se relever et de continuer la lutte.
Le chevalier qui avait conduit les neuf autres, s’était tenu pendant tout ce temps dans un coin de la lice, parce qu’il lui semblait injuste et déloyal d’attaquer avec tant d’avantage un seul adversaire. Maintenant qu’il voit toute sa troupe tombée sous une seule main, il s’avance pour bien montrer que s’il n’a point pris part à la lutte, c’est par courtoisie et non par crainte.
Il fait signe avec la main qu’avant de combattre il a quelque chose à dire ; et ne pensant pas que, sous des dehors si virils, il a affaire à une jeune fille, il dit à son adversaire : « — Chevalier, tu dois être fatigué d’avoir tué tant de gens, et ce serait montrer peu de courtoisie que de profiter aujourd’hui de ta lassitude.
« Si tu veux te reposer jusqu’au lever du soleil, puis revenir demain au champ clos, je te l’accorde. Il me reviendrait peu d’honneur de me mesurer aujourd’hui avec toi, car je crois que tu dois être fatigué et las. — » « — Combattre sous les armes n’est pas chose nouvelle pour moi, et je ne me fatigue pas pour si peu, — dit Marphise — j’espère te le prouver bientôt à ton détriment.
« Je te rends grâce de ta courtoisie, mais je n’ai pas encore besoin de me reposer, et le jour est tellement peu avancé, qu’il y aurait vraiment vergogne à le passer tout entier dans l’oisiveté. — » Le chevalier répondit : « — Que ne puis-je satisfaire ce que mon cœur désire, aussi facilement que je puis te satisfaire en cette circonstance ! Mais prends garde que le jour ne te manque plus que tu ne crois. — »
Ainsi il dit, et il fait porter en toute hâte deux grosses lances, ou plutôt deux lourdes antennes. Il donne le choix à Marphise, et prend pour lui celle qui reste. Déjà les deux adversaires sont à leur place, et l’on n’attend plus que le signal du combat. Soudain, la terre, l’air et la mer retentissent et tressaillent quand ils s’ébranlent au premier son de la trompette.