Marphise dit : « — Seraient-elles plus nombreuses que les soldats que Xerxès eut jadis autour de lui, plus nombreuses que les anges rebelles qui, à leur éternelle honte, furent chassés du ciel, si tu es avec moi, ou si, du moins, tu n’es pas avec elles, je prétends les occire toutes en un jour. — » Guidon reprit : « — Je ne connais pas de moyen pour tenter de nous ouvrir un chemin, sinon un.
« Un seul peut nous sauver s’il réussit, et je vais vous le dire maintenant qu’il m’en souvient. Hors les femmes, il n’est permis à personne de sortir et de se promener sur le rivage. Pour cette raison, il faut que je me confie à la fidélité d’une de mes épouses qui m’a souvent donné de son profond amour de plus fortes preuves que celle que je lui demanderai aujourd’hui.
« Non moins que moi, elle désire se soustraire à cette servitude pour me suivre ; car elle espère, une fois débarrassée de ses rivales, vivre seule avec moi. Elle fera, pendant que l’obscurité règne encore, préparer dans le port une fuste ou un brigantin que vos matelots trouveront tout disposé pour partir, dès qu’ils y seront arrivés.
« Derrière moi, vous tous, chevaliers, marchands et matelots, qui avez été forcés malgré vous de recevoir l’hospitalité sous mon toit, vous aurez à vous frayer un large sentier avec vos poitrines dans le cas où le chemin nous serait intercepté. Ainsi j’espère, avec l’aide de nos épées, vous tirer de la cruelle cité. — »
« — Fais comme bon te semble, — dit Marphise ; — pour moi, je suis sûre de sortir par ma propre énergie. Il m’est plus facile d’occire de ma main tous ceux qui sont dans ces murs, que de fuir ou de donner le moindre signe de crainte. Je veux sortir en plein jour, et par la seule force des armes, car tout autre moyen me paraît honteux.
« Je sais que, si l’on savait que je suis une femme, je serais comblée ici d’honneurs et de récompenses, et qu’on m’y donnerait volontiers une des premières places dans le Conseil ; mais étant venue avec ceux-ci, je n’entends pas jouir de plus de privilèges qu’eux. Ce serait une trop grande lâcheté que de rester libre ici, ou de m’en aller libre, laissant les autres dans l’esclavage. — »
Ces paroles, et d’autres encore qui suivirent, montraient que la seule crainte d’augmenter le péril que couraient ses compagnons — son trop d’ardeur pouvait en effet tourner à leur détriment — empêchait Marphise d’attaquer de vive force la multitude. Aussi, elle laissa à Guidon le soin d’employer le moyen qui lui paraîtrait le plus sûr.
Guidon profita de la nuit pour parler à Aléria — c’était le nom de son épouse la plus fidèle — et il n’eut pas besoin de la prier longtemps, car il la trouva toute disposée à exécuter ses ordres. Elle choisit un navire, le fit armer, et y fit transporter ses richesses les plus précieuses, feignant de vouloir, au lever de l’aurore, partir en course avec ses compagnes.
Elle avait auparavant fait préparer dans le palais des épées, des lances, des cuirasses et des boucliers, avec lesquels les marchands pussent s’armer, ainsi que les matelots qui étaient à moitié nus. Les uns dormirent, les autres restèrent à veiller, répartissant ainsi entre eux le repos et la garde. Attentifs, et les armes au dos, ils regardaient souvent si l’Orient ne rougissait pas encore.
Le soleil n’avait pas encore soulevé le voile obscur et épais qui recouvrait la terre, et la fille de Lycaon avait à peine fait disparaître sa charrue des champs du ciel[13], lorsque la foule des femmes, qui voulait voir la fin du combat, remplit l’amphithéâtre, comme les abeilles qui s’accumulent à l’entrée de leur ruche, lorsqu’au printemps elles veulent changer de demeure.