La population fait résonner le ciel et la terre du son des trompettes, des tambours et des cornes, comme si elle voulait avertir son prince de venir terminer la bataille commencée la veille. Aquilant et Griffon étaient déjà couverts de leurs armes, ainsi que le duc d’Angleterre, Guidon, Marphise, Sansonnet et tous les autres, qui à pied, qui à cheval, instruits de ce qu’ils devaient faire.

«  — Pour descendre du palais à la mer et au port, il faut traverser la place ; il n’y a pas d’autre chemin, soit plus long, soit plus court. —  » Ainsi parla Guidon à ses compagnons, et après les avoir engagés à agir vigoureusement, il se mit en silence à leur tête, et entra sur la place où était la population, avec une troupe de plus de cent hommes.

Guidon, pressant ses compagnons, allait droit à l’autre porte pour sortir ; mais l’immense multitude qui l’entourait toute armée, et toute prête à frapper, comprit, en le voyant suivi de tant de gens, qu’il voulait fuir. Les femmes saisirent sur le champ leurs arcs et vinrent s’opposer à sa sortie.

Guidon et les autres vaillants chevaliers, et par-dessus tous la terrible Marphise, ne furent point lents à jouer des mains, et firent de grands efforts pour forcer les portes. Mais la quantité de flèches qui pleuvaient sur eux de toutes parts, blessant ou tuant plusieurs de leurs compagnons, leur fit redouter à la fin de n’en retirer que du dommage et de la honte.

Si les hauberts des guerriers n’avaient point été aussi parfaits, ils avaient tout à craindre. Sansonnet eut son destrier tué sous lui ; celui de Marphise resta aussi sur place. Astolphe se dit alors à lui-même : «  — Or, qu’attends-je, et mon cor pourra-t-il jamais m’être plus utile ? Je vais voir, puisque nous ne pouvons le faire par l’épée, si je saurai avec mon cor ouvrir une voie sûre. —  »

Alors, comme il a l’habitude de faire dans les périls extrêmes, il porte le cor à sa bouche. Il semble que la terre et tout l’univers tremblent lorsque l’horrible son vient à frapper l’air. La terreur s’empare tellement du cœur de la foule, que, pour fuir, elle se précipite en bas de l’amphithéâtre, affolée et pâle comme la mort, et abandonne la garde des portes.

De même qu’on voit se jeter d’une fenêtre ou d’un lieu élevé, une famille surprise par le feu dont elle se voit entourée de tous côtés, et qui, pendant que la famille dormait, a crû peu à peu ; ainsi, oubliant le soin de leur vie, toutes les femmes fuyaient le son épouvantable.

Deçà, delà, en haut, en bas, la foule court éperdue, et se hâte de fuir. Elles s’entassent plus de mille à chaque porte. Elles tombent par monceaux, et s’embarrassent les unes les autres. Beaucoup perdent la vie au milieu d’une telle précipitation ; d’autres s’élancent des balcons et des fenêtres ; plus d’un bras et plus d’une tête sont rompus ; les unes se tuent du coup, les autres restent estropiées.

Les pleurs et les cris montent ensemble vers le ciel, mêlés au fracas des ruines. Partout où le son du cor arrive, la foule épouvantée accélère sa fuite. Si vous m’entendez dire que la vile plèbe manque en cette circonstance de courage et qu’elle montre peu de cœur, ne vous en étonnez pas ; la nature du lièvre est d’avoir toujours peur.

Mais que direz-vous de Marphise jusque-là si fière, de Guidon le Sauvage, des deux fils d’Olivier qui ont déjà tant honoré leur race ? Jusqu’ici, ils ont toujours estimé cent mille adversaires autant qu’un zéro ; et maintenant, ils fuient sans le moindre courage, comme des lapins ou de timides colombes qui ont entendu retentir près d’eux une grande rumeur.