Ainsi le cor enchanté faisait sentir son pouvoir néfaste aux amis comme aux ennemis. Sansonnet, Guidon et les deux frères fuient derrière Marphise épouvantée, et ils ne peuvent fuir assez loin pour que leur oreille ne soit pas étourdie. Astolphe parcourt la ville de tous côtés, soufflant de plus en plus dans le cor.
Toutes fuient : les unes descendent vers le port, les autres gagnent la montagne ; d’autres courent se cacher dans les bois. Quelques-unes, sans se retourner, fuient pendant dix jours. Un grand nombre s’avancent tellement hors du port, qu’elles périssent dans les flots. Elles abandonnent à tel point les places, les temples et les maisons, que la ville semble vide.
Marphise, le brave Guidon, les deux frères et Sansonnet, pâles et tremblants, fuyaient vers la mer ; derrière eux, fuyaient les matelots et les marchands. Ils trouvèrent Aléria qui, entre les deux châteaux forts, leur avait préparé un navire. Après s’y être réunis en toute hâte, ils firent force de rames et déployèrent toutes les voiles.
Le duc avait parcouru la cité, à l’intérieur et à l’extérieur depuis les collines jusqu’à la mer ; partout il avait fait déserter les lieux ; chacun le fuyait, chacun se cachait à son approche. On en trouva un grand nombre qui, par lâcheté, s’étaient blotties dans des endroits secrets et immondes ; beaucoup d’autres, ne sachant où aller, s’étaient jetées à la nage et se noyèrent.
Le duc vient alors pour rejoindre ses compagnons qu’il croit retrouver sur le môle. Il regarde tout autour de lui sur la plage déserte, et n’en voit pas un seul. Il lève enfin les yeux, et les aperçoit qui s’éloignent à pleines voiles. Alors il est obligé de choisir une autre voie, puisque le navire qui devait l’emmener est parti.
Mais laissons-le aller. Ne vous inquiétez pas du long chemin qu’il a à parcourir seul sur la terre des infidèles et des barbares, où l’on ne marche jamais sans crainte. Il n’est pas de péril dont il ne puisse sortir grâce à son cor, et nous venons de le voir. Occupons-nous de ses compagnons qui fuient sur mer, tout tremblants de peur.
Ils s’éloignent à pleines voiles de la plage cruelle et arrosée de sang. Lorsqu’ils sont assez loin pour que le son du cor ne puisse plus les épouvanter, une vergogne à laquelle ils ne sont point habitués les saisit, et leur visage se colore comme du feu. Ils n’osent se regarder les uns les autres, et se tiennent tristes, sans parler, les regards baissés.
Cependant le pilote, poursuivant sa route, dépasse Chypre et Rhodes, s’engage dans la mer Égée, où il voit fuir cent îles diverses, double le cap périlleux de Malée, et poussé par un vent propice qui ne cesse de souffler, il découvre la Morée de Grèce. Puis il contourne la Sicile, entre dans la mer Tyrrhénienne, et côtoie les rivages riants d’Italie.
Il aborde enfin heureusement à Luna où il avait laissé sa famille, rendant grâces à Dieu de ce qu’il a pu parcourir la mer sans de plus grands malheurs, et de ce qu’il a pu gagner le rivage connu. Là les chevaliers trouvent un pilote prêt à partir pour la France et qui les engage à venir avec lui ; ils s’embarquent sur son navire, et arrivent en peu de temps à Marseille.
Bradamante, qui gouvernait le pays, en était alors absente. Si elle s’y fût trouvée, elle les aurait forcés, par ses paroles courtoises, à séjourner auprès d’elle. Dès qu’ils furent débarqués, Marphise prit congé des quatre chevaliers et de la femme de Guidon le Sauvage, et continua sa route à l’aventure,