Astolphe, après avoir chassé le magicien, soulève la lourde pierre du seuil. Il trouve gravées en dessous, des figures et d’autres signes que je ne prends pas la peine de vous décrire. Dans son désir de détruire l’enchantement, il brise tout ce qu’il voit sous ses yeux, ainsi que le livre lui a dit de faire, et soudain le palais s’évanouit en fumée et en vapeurs.

Il trouve le cheval de Roger, lié par une chaîne d’or. Je parle du cheval ailé que le nécromant avait donné à Roger pour le conduire chez Alcine, et à qui, plus tard, Logistilla avait imposé le frein. C’est sur ce cheval que Roger était retourné en France et avait, pour revenir de l’Inde en Angleterre, parcouru tout le côté droit du globe terrestre.

Je ne sais si vous vous souvenez qu’il l’avait laissé attaché par la bride le jour où la fille de Galafron, qu’il tenait nue en son pouvoir, lui avait fait le cruel affront de disparaître à ses yeux. Le destrier volant, au grand étonnement de ceux qui le virent, s’en était retourné vers son maître, et était resté auprès de lui jusqu’au jour où la force de l’enchantement fut rompue.

Rien ne pourrait être plus agréable à Astolphe que cette rencontre. L’hippogriffe venait fort à propos pour satisfaire le désir qu’il avait de parcourir le monde en peu de jours, et de visiter les terres et les mers. Il savait bien qu’il était capable de le porter, car il l’avait vu jadis à l’œuvre.

Il l’avait vu dans l’Inde, le jour où la sage Mélisse l’avait arraché lui-même des mains de la scélérate Alcine qui avait changé en myrte des bois son visage d’homme. Il avait vu comment Logistilla l’avait soumis à la bride, et comment elle avait instruit Roger à le conduire partout.

Ayant résolu de s’emparer de l’hippogriffe, il lui met sur le dos la selle de Rabican, qu’il avait près de lui. Les brides des chevaux qui s’étaient enfuis étaient restées attachées dans l’écurie ; parmi elles, il choisit et trouve, après plusieurs essais, un mors qui va à l’hippogriffe, et maintenant la pensée d’abandonner Rabican le fait seule retarder de prendre son vol.

Il avait bien raison de tenir à Rabican, car il n’y en avait pas un meilleur pour courir une lance. Il était revenu sur son dos de l’extrémité de l’Inde jusqu’en France. Il réfléchit longtemps ; puis il se décida à le donner en garde à quelque ami, plutôt que de l’abandonner sur la route à la merci du premier qui viendrait à passer.

Il regardait de tous côtés, s’il ne verrait point venir à travers le bois un chasseur ou un paysan, à qui il pût confier Rabican pour le conduire dans quelque ville. Il attendit en vain tout ce jour, jusqu’au lever du jour suivant. Le lendemain matin, comme l’air était encore obscurci par la brume, il lui sembla voir un chevalier sortir du bois.

Mais il faut, avant de vous dire le reste, que j’aille retrouver Roger et Bradamante. Aussitôt que le cor s’est tu, et que le beau couple est à une certaine distance du château, Roger regarde autour de lui et reconnaît aussitôt celle dont Atlante lui a jusqu’alors caché la présence. Jusqu’à ce moment Atlante avait si bien fait, qu’ils n’avaient pu se reconnaître ni l’un ni l’autre.

Roger regarde Bradamante, et Bradamante regarde Roger. Tous deux s’étonnent hautement qu’une illusion ait pu tromper pendant tant de jours leur âme et leurs yeux. Roger serre dans ses bras sa belle dame qui devient plus vermeille que la rose ; puis il cueille sur sa bouche les premières fleurs de ses heureuses amours.