Les deux fortunés amants redoublent mille fois leurs embrassements ; ils se tiennent étroitement serrés, et leur bonheur est si grand, que leur poitrine peut à peine contenir une telle joie. Ils regrettent seulement que les enchantements les aient empêchés de se reconnaître pendant qu’ils erraient sous le même toit et leur aient fait perdre tant d’heureux jours.
Bradamante est disposée à donner à Roger toutes les faveurs qu’une vierge sage peut accorder à son amant, sans que l’honneur en soit atteint. Elle dit à Roger que s’il ne veut pas la voir rester toujours insensible et rebelle à ses derniers désirs, il doit la faire demander pour épouse à son père Aymon ; mais il faut auparavant qu’il reçoive le baptême.
Non seulement Roger est prêt, pour l’amour d’elle, à vivre dans la foi chrétienne, comme autrefois son père, son aïeul et toute sa noble race, mais il donnerait sur-le-champ, pour lui faire plaisir, les jours qui lui restent à vivre : « — Ce n’est pas seulement dans l’eau — lui dit-il — mais dans le feu que je plongerais au besoin ma tête, pour posséder ton amour. — »
Donc, pour recevoir le baptême et pour épouser ensuite sa dame, Roger se met en chemin. Bradamante le conduit à Vallombreuse. C’est ainsi que se nommait une riche et belle abbaye, non moins renommée par sa piété que par la courtoisie avec laquelle était reçu quiconque y venait. Au sortir de la forêt, ils rencontrent une dame dont le visage annonce un profond chagrin.
Roger, toujours humain, toujours courtois envers tous, mais surtout envers les dames, n’a pas plus tôt vu les larmes couler le long du visage délicat de la dame, qu’il en a pitié et qu’il brûle du désir de connaître la cause de son affliction. Après lui avoir fait un respectueux salut, il lui demande pourquoi elle répand tant de larmes.
Et elle, levant ses beaux yeux humides, lui répond sur un ton très doux, et lui expose le motif de sa peine amère. « — Gentil seigneur — dit-elle — puisque tu le demandes, tu sauras que mes joues sont ainsi inondées de larmes, à cause de la pitié que j’éprouve pour un jouvenceau qui doit être mis aujourd’hui à mort dans un château voisin d’ici.
« Amoureux de la jeune et belle fille du roi d’Espagne, Marsile, il s’introduisait chaque nuit chez elle, sans que les serviteurs de la princesse en eussent le moindre soupçon, sous le voile blanc et les vêtements d’une femme, et en déguisant sa voix et sa figure. Mais on ne peut agir si secrètement, qu’à la fin il ne se trouve quelqu’un qui vous voie et vous remarque.
« Quelqu’un s’en étant aperçu, en parla à une ou deux personnes, et celles-ci confièrent le secret à d’autres, jusqu’à ce que le roi en fût instruit. Un émissaire du roi est venu la nuit dernière surprendre les deux amants dans le lit, et tous deux ont été séparément mis en prison dans le château. Je crois que ce jour ne se terminera pas sans que le jeune homme ait péri dans les supplices.
« Je me suis enfuie pour ne pas voir une telle cruauté, car ils doivent le brûler vif. Rien ne saurait me causer une douleur pareille à celle que me fait éprouver le malheureux sort d’un jeune homme si beau, et je ne pourrai jamais plus éprouver de plaisir sans le voir aussitôt se changer en chagrin, dès que je me rappellerai que la flamme cruelle a dévoré ses membres si délicats et si bien faits. — »
Bradamante écoute, et son cœur est vivement oppressé de la nouvelle qu’elle apprend. La crainte qu’elle éprouve est telle, qu’il semble que le condamné soit un de ses frères. Et certes sa peur était fondée, comme je le dirai par la suite. Elle se tourne vers Roger et dit : « — Il me semble que nous devons nous servir de nos armes en faveur de ce jeune homme ? — »