Elle presse son cheval, suivant leurs traces, et arrive presque en même temps qu’eux. Combien sa présence est importune à l’un et à l’autre, ceux qui aiment peuvent se l’imaginer, sans que j’aie besoin de l’écrire. Mais Bradamante en est plus particulièrement blessée. En voyant celle qui est cause de tout son malheur, elle ne peut plus douter que c’est l’amour qui la pousse à suivre Roger.
Elle traite de nouveau Roger de perfide : « — Traître, — dit-elle, — il ne te suffisait pas que la renommée m’apprît ta trahison ; il fallait que tu m’en rendisses encore témoin ! Je vois que ton unique désir est de m’éloigner de toi. Afin de satisfaire ton vœu inique et parjure, je veux bien mourir ; mais je ferai en sorte que celle qui est cause de ma mort meure avec moi. — »
Ce disant, et plus irritée qu’une vipère, elle s’élance contre Marphise. Elle applique un tel coup de lance sur son bouclier, qu’elle la jette en arrière à la renverse, de façon que son casque s’enfonce presque à moitié dans la terre. On ne peut dire que Marphise ait été prise à l’improviste ; elle rassemble, au contraire, toutes ses forces pour résister au choc ; cependant elle est obligée de frapper la terre avec sa tête.
La fille d’Aymon qui veut mourir, ou donner la mort à Marphise, est dans une rage telle, qu’elle ne songe pas à la frapper de nouveau avec la lance et à la jeter une fois de plus à terre. Elle veut trancher le col de Marphise, pendant que celle-ci a la tête engagée jusqu’à moitié dans le sable. Elle jette loin d’elle la lance d’or, tire son épée, et saute à bas de son cheval.
Mais elle arrive trop tard. Marphise accourt déjà à sa rencontre, remplie d’une telle rage de s’être vue, à la seconde épreuve, jeter sur l’arène, qu’elle n’écoute pas les prières de Roger désespéré de tout cela ; la haine et la colère aveuglent tellement les deux guerrières, qu’elles se livrent une bataille désespérée.
Elles en viennent bientôt à engager tellement leurs épées, grâce à la grande fureur qui les enflamme, qu’elles ne peuvent plus avancer, et qu’elles sont obligées de se prendre corps à corps. Elles laissent tomber leurs épées, dont elles ne peuvent plus se servir, et cherchent à se faire de nouvelles blessures. Roger les prie, les supplie toutes deux ; mais ses paroles obtiennent peu de succès.
Enfin, quand il voit que ses prières n’ont aucun résultat, il se décide à les séparer de force. Il leur arrache le glaive des mains, et le jette au pied d’un cyprès. Ne leur voyant plus d’armes avec lesquelles elles puissent se blesser, il s’interpose de nouveau entre elles par ses prières et ses menaces. Mais tout est vain ; elles continuent la bataille à coups de poings et à coups de pieds, à défaut d’autres armes.
Roger ne cesse de les supplier. Il les saisit tour à tour par les mains, par les bras, et cherche à les séparer. A la fin Marphise tourne sa colère contre lui. Marphise, qui tient tout le reste du monde en mépris, ne se souvient plus de l’amitié que Roger lui porte ; elle quitte Bradamante, court prendre son épée, et s’attaque à Roger.
« — Tu agis comme un discourtois et comme un vilain, Roger, en venant troubler le combat des autres ; mais cette main t’en fera repentir ; elle peut suffire à vous vaincre tous les deux. — » Roger cherche, par de douces paroles, à apaiser Marphise ; mais elle est tellement animée contre lui, que c’est temps perdu que de lui parler.
Roger tire à la fin son épée, car la colère commence aussi à lui faire monter le sang à la tête. Je ne crois pas que jamais, à Athènes, à Rome, ou en aucun autre lieu du monde, spectacle ait été plus agréable aux assistants, que ne le fut celui-ci aux yeux de la jalouse Bradamante. Elle contemplait d’un air joyeux cette nouvelle querelle qui lui enlevait tous ses soupçons.