Elle avait ramassé son épée qui gisait à terre, et elle s’était rangée de côté pour regarder la bataille. Il lui semblait voir en Roger le dieu même de la guerre, tellement il déployait de force et d’adresse. Quant à Marphise, si son adversaire ressemblait au dieu Mars, elle paraissait une furie de l’enfer. La vérité est que le vaillant jouvenceau prenait bien garde de ménager ses coups.

Il connaissait la trempe de son épée pour en avoir fait de nombreuses expériences. Il savait que là où elle frappe, tout enchantement est vain. Aussi faisait-il en sorte de ne pas frapper de la pointe ou de la taille, mais toujours du plat de l’épée. Pendant un certain temps, Roger observa cette précaution, mais il perdit enfin patience.

Marphise lui ayant porté un coup terrible, capable de lui fendre la tête, Roger garantit son casque en levant son écu, et le coup tomba sur l’aigle. Grâce à ce qu’il était enchanté, l’écu ne fut ni brisé, ni fendu, mais Roger en eut le bras tout engourdi. S’il avait eu d’autres armes que celles d’Hector, son bras eût été coupé net par ce coup épouvantable,

Qui eut atteint ensuite la tête, ainsi que le voulait tout d’abord la terrible donzelle. Roger, qui pouvait à peine remuer son bras gauche et soutenir le poids de son bouclier, sentit tout sentiment de pitié l’abandonner. Une flamme sembla briller dans ses yeux. Il porta de toute sa force un coup de pointe. Si tu en avais été touchée, Marphise, mal t’en serait advenu.

Je ne saurais bien vous dire comment cela se fit, mais l’épée alla frapper un des cyprès qui s’élevaient en groupe serré près de là, et s’enfonça de plus d’une palme dans le tronc de l’arbre. Au même moment, la montagne et la plaine éprouvèrent une grande secousse, et du mausolée qui s’élevait au milieu du bosquet, sortit une grande voix, plus forte que celle d’aucun mortel.

La voix terrible cria : «  — Il ne doit pas y avoir de querelle entre vous. Il est injuste, il est inhumain que le frère donne la mort à sa sœur, ou que la sœur tue son frère. O mon Roger, et toi, ma chère Marphise, croyez à mes paroles qui ne sont point vaines ! Vous fûtes conçus dans un même sein, d’une même semence, et vous vîntes au monde le même jour.

« Vous fûtes conçus de Roger II. Votre mère fut Galacielle. Ses frères, après avoir tué votre infortuné père, la firent abandonner en pleine mer sur une mauvaise barque, afin de la noyer, sans pitié pour elle qui était grosse de vous, et sans songer que vous étiez de leur race.

« Mais la Fortune qui vous avait désignés, bien que non encore nés, pour de glorieuses entreprises, fit aborder la barque sur des rivages inhabités. C’est là, qu’après vous avoir mis au monde, l’âme généreuse de Galacielle retourna au paradis, selon la volonté de Dieu. Votre destin voulut que je me trouvasse près de là.

« Je donnai à votre mère une sépulture honnête, telle qu’on pouvait en donner sur une plage aussi déserte. Quant à vous, tendres orphelins, je vous pris dans ma robe, et je vous emmenai avec moi sur le mont Carène. Je fis sortir de la forêt, où elle abandonna ses petits, une lionne que j’apprivoisai avec beaucoup de peine, et que je forçai à vous allaiter tous les deux pendant dix et dix mois.

« Un jour que je m’étais éloigné de notre demeure pour visiter la contrée d’alentour, survint une bande d’Arabes — il doit peut-être vous en souvenir — qui vous surprirent sur la route, et t’enlevèrent, ô Marphise. Ils ne purent en faire autant de Roger dont la fuite fut plus rapide. Ta perte m’affligea profondément, et je veillai sur Roger avec plus de soins encore.