« Tu sais, Roger, si, pendant qu’il vécut, ton maître Atlante sut te garder. J’interrogeai pour toi les étoiles. J’appris d’elles que tu devais mourir par trahison chez les chrétiens. Afin de conjurer cette fatale destinée, je m’efforçai de te tenir éloigné de tous. Par la suite, ne pouvant plus m’opposer à ta volonté, je tombai malade et je mourus de douleur.
« Mais, avant de mourir, et connaissant, grâce à mes prévisions, que tu devais combattre en ce lieu contre Marphise, je fis construire cette tombe avec de lourds rochers par les esprits infernaux à mes ordres. Je dis à Caron, que j’intimidai par mes cris : « — Je ne veux pas, une fois que je serai mort, que tu m’arraches de ce tombeau, avant que Roger ne soit venu y combattre avec sa sœur. — »
« Mon esprit vous a longtemps attendus sous ces beaux ombrages. Donc, ô Bradamante, toi qui aimes notre Roger, ne sois plus jamais jalouse de lui. Mais il est temps désormais que je quitte la lumière pour regagner le ténébreux séjour. — » La voix se tut, et laissa Marphise, la fille d’Aymon et Roger en un grand étonnement.
C’est avec une grande joie que Roger reconnaît Marphise pour sa sœur, et que celle-ci le reconnaît à son tour. Ils se précipitent dans les bras l’un de l’autre, sans que celle qui brûle d’amour pour Roger s’en offense. Se rappelant divers épisodes de leur première jeunesse, ils répètent à chaque instant : Je fis, je dis, je fus. Ces détails leur prouvent d’une manière certaine que tout ce que leur a dit l’Esprit est vrai.
Roger ne cache pas à sa sœur combien l’image de Bradamante est profondément gravée en son cœur. Il raconte, avec des paroles émues, les nombreuses obligations qu’il a envers elle ; il ne s’arrête qu’après avoir changé en grande amitié la haine qui les a jusque-là divisées. Comme gage de paix, il les fait s’embrasser tendrement toutes deux.
Puis Marphise redemande quelle était la condition de son père ; à quelle famille il appartenait ; quels étaient ceux qui l’avaient mis à mort, de quelle manière, et si c’était en champs clos ou dans une bataille, au milieu des escadrons en armes. Elle demanda le nom de celui qui avait donné l’ordre de noyer sa malheureuse mère ; car, si elle l’avait déjà entendu dans son enfance, elle en avait à peu près perdu le souvenir.
Roger commence par lui apprendre qu’ils descendaient des Troyens par Hector ; il lui raconte qu’après qu’Astyanax eut échappé aux mains d’Ulysse et aux embûches qui lui avaient été tendues, en laissant à sa place un enfant du même âge que lui, il s’éloigna du pays où on le retenait prisonnier, et qu’après avoir longtemps erré sur mer, il vint en Sicile où il fit la conquête de Messine.
Ses descendants partirent du phare qui s’élève auprès de cette ville, pour se rendre maîtres de la Calabre, et, plus tard, ils allèrent s’établir dans la cité de Mars. Plus d’un empereur, plus d’un roi illustre, issu de leur sang, régna à Rome et ailleurs, depuis Constance et Constantin jusqu’au roi Charles, fils de Pépin.
« — Roger Ier, Jeanbaron, Beuves, Raimbaud, Roger II qui fut, comme tu as pu l’entendre dire par Atlante, l’époux de notre mère, appartinrent à notre illustre race, dont tu verras les exploits célébrés par l’histoire dans le monde entier. — » Roger poursuit en racontant comment le roi Agolant vint en France avec Almont et le père d’Agramant.
Et comment il mena avec lui une damoiselle, qui était sa fille, d’une vaillance telle, qu’elle jeta hors de selle un grand nombre de paladins. Étant devenue amoureuse de Roger, elle désobéit à son père pour suivre l’objet de son amour. Elle se fit baptiser et devint l’épouse de Roger. Il dit comment le traître Beltram brûla d’un amour incestueux pour sa belle-sœur.