« A trois lieues d’ici, dans cette tour qui s’élève sur la lisière d’un petit bois, je me retire sans autre compagnie qu’une de mes damoiselles et qu’un valet. S’il se trouve quelqu’un d’assez hardi pour vouloir m’enlever ce larron, qu’il vienne, c’est là que je l’attendrai. — » Ainsi elle dit, et sans attendre de réponse, elle prend sur-le-champ le chemin du château dont elle avait parlé.
Elle place Brunel devant elle, sur le cou du destrier ; le misérable, qu’elle tient par les cheveux, pleure et crie, et appelle par leur nom tous ceux dont il espère du secours. Agramant reste tellement confus de toutes ces complications, qu’il ne voit plus comment il pourra les faire cesser. Ce à quoi il est le plus sensible, c’est que Marphise lui ait ainsi enlevé Brunel.
Non qu’il l’estime, ou qu’il ait de l’amitié pour lui ; il y a longtemps au contraire qu’il le hait profondément. Souvent il lui est venu à la pensée de le faire pendre, depuis que l’anneau lui a été enlevé. Mais l’acte de Marphise lui semble injurieux pour lui, et son visage s’enflamme de vergogne. Il veut en toute hâte la poursuivre lui-même, et en tirer la plus éclatante vengeance.
Mais le roi Sobrin, qui est présent, le dissuade de ce projet, en lui disant que ce serait peu convenable à la majesté royale. Quand bien même il aurait la ferme espérance, la certitude de revenir victorieux, il en recueillerait plus de blâme que d’honneur, car on ne manquerait pas de dire qu’il aurait vaincu une femme.
Il recueillerait peu d’honneur, et courrait un grand danger en engageant la bataille avec elle. Le meilleur conseil qu’il puisse lui donner est de laisser pendre Brunel. Et quand il n’aurait qu’à faire un signe de tête pour l’arracher au nœud coulant, il ne devrait pas faire ce signe, afin de ne pas s’opposer à ce que la justice ait son cours.
« — Si tu veux avoir satisfaction sur ce point — disait-il — tu peux envoyer à Marphise quelqu’un qui lui promette de ta part que la corde sera mise autour du cou du larron, ce qui lui donnera satisfaction à elle-même. Et si elle s’obstine à se refuser de te le livrer, respecte son désir ; car il ne faut pas que ton amitié protège Brunel ni aucun autre voleur. — »
Le roi Agramant se rendit volontiers au raisonnement discret et sage de Sobrin. Il laissa Marphise tranquille, et ne permit pas que personne allât lui faire outrage. Il ne voulut pas non plus envoyer vers elle. Il s’y résigna, Dieu sait avec quel effort, afin de pouvoir apaiser de plus graves querelles et de purger son camp de toutes ces rumeurs.
La folle Discorde rit de tout cela, car elle ne craint plus que désormais paix ni trêve puisse se conclure. Elle court de çà, de là, dans tout le camp, sans prendre un seul instant de repos. L’Orgueil l’accompagne en dansant de joie, et porte aussi au feu le bois et la nourriture. Leur cri de triomphe monte jusqu’au royaume céleste, et porte à Michel le témoignage de leur victoire.
A cette voix retentissante, à cet horrible cri, Paris trembla et les eaux de la Seine se troublèrent. Le son retentit jusqu’à la forêt des Ardennes, où, de terreur, toutes les bêtes désertèrent leur tanière. Les Alpes, les Cévennes, les rivages de Blaye, d’Arles et de Rouen l’entendirent, ainsi que le Rhône, la Saône, la Garonne et le Rhin. Les mères en serrèrent leurs enfants sur leur sein.
Ils sont cinq chevaliers qui ont résolu de vider leur querelle chacun le premier, et leurs prétentions sont tellement enchevêtrées l’une dans l’autre, qu’Apollon lui même ne s’en tirerait pas. Le roi Agramant commence par essayer de débrouiller la première altercation qui s’est élevée entre le roi de Tartarie et l’Africain, au sujet de la fille du roi Stordilan.