Le roi Agramant court de celui-ci à celui-là, pour les mettre d’accord ; il parle à plusieurs reprises à chacun, comme un souverain animé par la justice, comme un frère dévoué. Mais il les trouve tous les deux sourds à tous ses raisonnements, indomptables et rebelles à l’idée que la dame, cause de leur différend, doive rester à l’un au détriment de l’autre.
Il s’avise à la fin d’un moyen qui lui paraît le meilleur et qui en effet satisfait les deux amants ; c’est de donner pour mari à la belle dame celui qu’elle choisira elle-même. Quand elle aura prononcé, on ne pourra plus revenir en arrière, ni passer outre. Le compromis plaît à l’un et à l’autre, car chacun d’eux espère que le choix lui sera favorable.
Le roi de Sarze aimait Doralice bien longtemps avant Mandricard, et celle-ci lui avait accordé toutes les faveurs permises à une dame honnête. Il se flatte que le choix qui peut le rendre heureux tombera sur lui. Il n’est pas seul à concevoir cette croyance, car toute l’armée sarrasine pense comme lui.
Chacun connaissait les exploits qu’il avait déjà accomplis pour elle dans les joutes, dans les tournois, dans les combats. Tous disent qu’en acceptant un tel arrangement Mandricard s’abuse et se trompe. Mais celui-ci, qui a passé plus d’un bon moment en tête-à-tête avec Doralice, pendant que le soleil était caché sous terre, et qui sait les chances certaines qu’il a en main, se rit du vain jugement du populaire.
Les deux illustres rivaux ratifient leur convention entre les mains du roi, puis on va trouver la donzelle, et elle, abaissant ses yeux pleins de vergogne, avoue que c’est le Tartare qui lui est le plus cher. Tous restent stupéfaits, et Rodomont en est si étonné, si éperdu, qu’il n’ose lever le front.
Mais quand la colère a chassé cette honte qui lui a envahi le visage, il traite la décision d’injuste et de non avenue. Saisissant son épée qui pend à son côté, il s’écrie, en présence du roi et des autres, qu’il entend que ce soit elle qui gagne sa cause ou la lui fasse perdre, et non l’arbitrage d’une femme légère, toujours portée vers ce qu’elle doit faire le moins.
Mandricard est déjà debout, disant : « — Qu’il en soit comme tu voudras. Avant que ton navire entre au port, il aura à parcourir une longue traite sur l’Océan. — » Mais Agramant donne tort à Rodomont et déclare qu’il ne peut plus appeler Mandricard au combat pour cette querelle. Il fait ainsi tomber sa fureur.
Rodomont, qui se voit en un même jour atteint d’un double affront devant tous ces seigneurs, l’un venant de son roi auquel il doit céder par respect, l’autre venant de sa dame, ne veut pas rester un instant de plus dans ces lieux. Parmi ses nombreux serviteurs, il se contente d’en prendre deux avec lui, et il s’éloigne des logements mauresques.
De même que le taureau, obligé d’abandonner la génisse au vainqueur, s’éloigne plein de dépit, fuit loin des pâturages, et cherche dans les forêts et sur les rives les plus solitaires les endroits arides qu’il ne cesse de faire retentir jour et nuit de ses mugissements, sans pouvoir calmer l’amoureuse rage ; ainsi, terrassé par sa grande douleur, s’éloigne le roi d’Alger, renié par sa dame.
Roger veut tout d’abord le suivre, pour lui reprendre son bon destrier, en vue duquel il a déjà revêtu ses armes. Mais il se souvient de Mandricard avec qui il doit se battre. Il laisse donc aller Rodomont, et revient sur ses pas, afin d’entrer dans la lice avec le Tartare, avant que le roi de Séricane n’y descende lui-même vider sa querelle au sujet de Durandal.