Se voir enlever Frontin sous ses yeux et ne pouvoir l’empêcher lui est fort pénible, mais il est fermement résolu à reconquérir son cheval, dès qu’il aura mis fin à son entreprise avec Mandricard. Quant à Sacripant, qui n’est pas retenu par un engagement comme Roger, et qui n’a pas autre chose à faire, il s’élance sur les traces de Rodomont.
Et il l’aurait eu bientôt rejoint, sans une aventure imprévue qui se présenta sur son chemin et qui, le retenant jusqu’au soir, lui fit perdre les traces qu’il suivait. Il vit une dame qui était tombée dans la Seine et qui allait y périr, s’il ne lui avait pas aussitôt porté secours. Il sauta dans l’eau et l’en retira.
Puis, quand il voulut remonter en selle, il s’aperçut que son destrier ne l’avait pas attendu, et il dut le poursuivre jusqu’au soir, car le malin cheval ne se laissa point prendre facilement. Il parvint enfin à le rattraper ; mais alors il ne put revenir au sentier dont il s’était fort écarté. Il erra par monts et par vaux plus de deux cents milles avant de retrouver Rodomont.
Quand il le retrouva, il y eut bataille, au grand désavantage de Sacripant. Je ne dirai pas, pour le moment, comment il perdit son cheval et comment il fut fait prisonnier ; j’ai à vous raconter auparavant avec quel dépit, avec quelle colère contre sa dame et contre le roi Agramant, Rodomont s’était éloigné du camp, et ce qu’il dit contre l’une et contre l’autre.
Partout où passait le dolent Sarrasin, il embrasait l’air de ses soupirs enflammés. Écho, touché de pitié, lui répondait parfois, caché sous les roches creuses. « — O cœur de la femme — disait-il — comme tu changes vite, comme tu portes facilement ta foi à de nouveaux amants ! Infortuné, malheureux qui croit en toi !
« Ni le long servage, ni le grand amour dont tu as eu mille preuves manifestes, n’ont pu retenir ton cœur, ou faire au moins qu’il ne changeât pas si promptement. Ce n’est point parce que je te parais inférieur à Mandricard que tu me délaisses ; je ne puis trouver d’autre raison à mon infortune, sinon que tu es femme.
« O sexe plein de scélératesse, je crois que Nature et Dieu t’ont mis au monde pour punir d’une faute grave l’homme qui, sans toi, aurait vécu heureux. C’est aussi dans cette intention qu’ont été créés le serpent funeste, le loup et l’ours ; c’est pour cela que l’air est fécond en mouches, en guêpes, en taons, et que l’herbe et l’ivraie croissent parmi les blés.
« Pourquoi la mère Nature n’a-t-elle pas fait en sorte que l’homme pût naître sans toi, comme la culture fait produire au poirier, au sorbier, au pommier des arbres semblables à chacun d’eux ? Mais la Nature même ne peut rien faire avec mesure. Si je songe au nom dont on la nomme, je vois qu’elle ne peut rien faire de parfait, puisqu’on la représente comme une femme.
« Ne soyez donc pas si fières et si orgueilleuses, ô femmes, en disant que l’homme est votre fils, car de l’épine naissent aussi les roses, et le lis éclôt sur une herbe fétide. Insupportables, vaniteuses, hautaines ; sans amour, sans foi, sans raison ; téméraires, cruelles, iniques, ingrates, vous êtes nées pour l’éternelle pestilence du monde. — »
Tout en proférant ces reproches, et une infinité d’autres, le roi de Sarze cheminait, prodiguant tantôt à voix basse, tantôt sur un ton qui s’entendait au loin, les injures et le blâme au sexe féminin. Il avait certainement tort, car pour une ou deux femmes qui se trouvent être mauvaises, il faut croire qu’il y en a cent de bonnes.