Va-t’en en paix, âme bienheureuse et belle. Que mes vers n’ont-ils la force qui leur manque ! J’appellerais à mon secours cet art qui prête tant d’attraits aux paroles pour que dans mille et mille ans, et plus encore, le monde retentît de ton nom illustre. Va-t’en en paix vers les demeures éternelles, et laisse aux autres femmes l’exemple de ta fidélité.

A cet acte incomparable et stupéfiant, le Créateur tourna, du haut du ciel, ses regards ici-bas, et dit : «  — Je fais plus de cas de toi que de celle dont la mort fut cause que Tarquin perdit son royaume. Et pour ce, parmi toutes mes lois que le temps ne doit jamais détruire, j’entends en établir une sur laquelle, je le jure par les eaux inviolables, les siècles futurs n’auront aucune prise.

« Je veux qu’à l’avenir chaque femme qui portera ton nom soit douée d’un esprit sublime, et qu’elle soit belle, gente, courtoise et sage, et qu’elle parvienne au plus haut degré de l’honneur. Par quoi, les écrivains auront sujet de célébrer ton nom illustre et digne de louanges ; de sorte que le Parnasse, le Pinde et l’Hélicon répètent sans cesse : Isabelle, Isabelle. —  »

Dieu dit ainsi, et tout autour de lui l’air devint serein, et la mer s’apaisa comme en ses jours de plus grand calme. L’âme chaste retourna au troisième ciel, où elle se retrouva dans les bras de son cher Zerbin. Le féroce païen, nouveau Bréhus sans pitié[7], resta sur la terre, plein de honte et de remords. Quant il eut cuvé le vin qu’il avait pris en trop, il déplora son erreur et en fut très contrit.

Il pensa apaiser ou satisfaire en partie l’âme bienheureuse d’Isabelle, en faisant vivre sa mémoire, puisqu’il avait tué son corps. Il imagina, pour qu’il en fût ainsi, de convertir en sépulture la chapelle où il habitait, et où elle avait été mise à mort ; je vais vous dire de quelle façon.

Il fit venir des artistes de tous les pays d’alentour, soit de bonne volonté soit par menaces ; ayant ensuite rassemblé environ six mille ouvriers, il fit choisir d’immenses rochers dans les monts voisins, il les entassa en une seule masse qui, de la base au faîte, avait nonante brasses de haut, et il y renferma la chapelle qui contenait les restes des deux amants.

Il imita ainsi le superbe mausolée qu’Adrien fit élever sur les rives du Tibre. Il voulut qu’auprès du sépulcre se dressât une haute tour qu’il destina à lui servir pendant quelque temps d’habitation. Il fit construire sur la rivière qui courait au pied un pont étroit, large seulement de deux brasses. Le pont était long, mais si étroit qu’à peine il pouvait donner place à deux cavaliers,

A deux cavaliers qui auraient marché de front, ou qui seraient venus à la rencontre l’un de l’autre. Le pont n’avait ni parapet, ni barrière, et l’on pouvait facilement tomber de chacun de ses côtés. Rodomont voulut que le passage de ce pont coûtât cher à tout guerrier, soit païen, soit baptisé, car il jura de faire avec leurs dépouilles mille trophées pour le tombeau d’Isabelle.

En dix jours, peut-être un peu moins, le pont, jeté au-dessus du fleuve, fut achevé. Mais le sépulcre ne fut point aussi prompt à se construire, non plus que la tour à s’élever. Lorsqu’elle fut terminée, on établit sur la cime une vedette, chargée d’indiquer à Rodomont, par le son du cor, la venue de tout chevalier.

Rodomont s’armait aussitôt et venait disputer le passage, tantôt sur une rive, tantôt sur l’autre. Si le chevalier se présentait du côté de la tour, le roi d’Alger se transportait sur l’autre bord. Le pont étroit servait de champ clos, et pour peu que le cheval déviât de la ligne, il tombait dans le fleuve qui était très profond. Il n’y avait pas de péril égal au monde.