Le Sarrasin avait imaginé ce genre de combat pour être exposé à tomber souvent du haut du pont la tête la première dans le fleuve, où il aurait été obligé de boire beaucoup d’eau. Il voulait expier ainsi l’erreur où l’avait entraîné le vin bu outre mesure. L’eau, non moins que le vin, rachète la faute que la main ou la langue a commise sous l’influence du vin.
En peu de jours, beaucoup de chevaliers passèrent par là ; quelques-uns y arrivèrent tout naturellement en suivant leur chemin ; c’étaient ceux qui allaient en Italie ou en Espagne, et qui n’avaient pas d’autre route plus fréquentée. D’autres y vinrent d’eux-mêmes, estimant l’honneur plus que la vie, et désireux de faire montre de leur vaillance. Et tous, là où ils croyaient cueillir la palme, étaient forcés d’abandonner leurs armes ; beaucoup y perdaient en même temps la vie.
Si ceux qu’il abattait étaient païens, Rodomont se contentait de les dépouiller de leurs armes qu’il suspendait aux marbres de la chapelle, après y avoir fait inscrire les noms de ceux à qui elles avaient d’abord appartenu. Mais il retenait prisonniers tous les chrétiens, et les envoyait ensuite en Algérie. Les constructions n’étaient pas encore achevées, lorsque le fou Roland vint à passer par là.
Le comte, dans sa folie, arriva par hasard sur les bords de cette grande rivière, où Rodomont, comme je vous l’ai dit, faisait bâtir en grande hâte. La tour ni le sépulcre n’étaient terminés, et le pont l’était à peine. Le païen armé de toutes pièces, hors son casque, se trouvait justement sur le pont, au moment où Roland y arriva.
Roland, poussé par sa folie furieuse, franchit la barrière et se met à courir sur le pont. Mais Rodomont, la face troublée par la colère — il se tenait à pied en avant de la grande tour — crie de loin après lui et le menace, ne le jugeant pas digne de le repousser avec l’épée : « — Arrête-toi, vilain, indiscret, téméraire, importun et arrogant.
« Ce pont est fait uniquement pour les seigneurs et les chevaliers, non pour toi, bête brute. — » Roland, dont la pensée était fort loin, s’avance toujours et fait la sourde oreille. « — Il faut que je châtie ce fou — », dit le païen. Et, dans cette intention, il s’élance pour le précipiter dans l’eau, ne pensant point trouver qui lui réponde.
En ce moment, une gente damoiselle arrive sur les bords du fleuve et s’apprête à passer le pont. Elle est richement vêtue ; sa figure est belle, et, sous ses manières accortes, elle montre une grande réserve. C’était, s’il vous en souvient, seigneur, la damoiselle qui s’en allait cherchant des nouvelles de Brandimart son amant, partout ailleurs qu’où il était, c’est-à-dire à Paris.
Fleur-de-Lys — c’est ainsi que se nommait la damoiselle — arriva près du pont, au moment même où Roland entrait en lutte avec Rodomont qui voulait le jeter dans la rivière. La dame, qui avait longtemps fréquenté le comte, le reconnut sur-le-champ, et s’arrêta, remplie d’étonnement à la vue de la folie qui le faisait ainsi aller nu.
Elle s’arrêta pour regarder comment se terminerait la lutte furieuse de deux hommes si vigoureux. Pour se faire tomber l’un l’autre du haut du pont, tous deux concentrent toute leur force. « — Comment se fait-il qu’un fou soit si fort ? — » se dit entre ses dents le fier païen. Et de çà, de là, il tourne et s’agite, plein de dépit, d’orgueil et de colère.
De l’une et l’autre main il cherche à le saisir à l’endroit le plus favorable ; il lui passe adroitement entre les jambes, tantôt le pied droit, tantôt le pied gauche. Rodomont, aux prises avec Roland, ressemble à l’ours stupide qui croit pouvoir déraciner l’arbre d’où il est tombé, et qui, lui attribuant sa mésaventure, s’acharne contre lui dans sa rage haineuse.