Ne doutez point qu’elle ne sache se pourvoir, et suivons Roland, dont l’impétuosité et la rage augmentent en voyant Angélique disparaître. Il poursuit la jument sur le sable nu, et en approche toujours de plus en plus. Déjà il la touche et, la saisissant par la crinière, puis par la bride, il s’en rend enfin maître.

Le paladin s’en empare avec la même joie qu’un autre se serait emparé d’une donzelle. Il rassemble les rênes et la bride, et, d’un bond, saute en selle. Il la fait courir pendant plusieurs milles, de çà, de là, sans lui laisser de repos, sans jamais lui ôter la selle ni le frein, et sans lui laisser goûter ni herbe ni foin.

En voulant franchir un fossé, il roule au fond avec la jument. Non seulement il n’éprouve aucun mal, mais il ne sent pas même la secousse. Quant à la malheureuse bête, elle se brise l’épaule au fond du fossé. Roland ne voit pas comment il pourra la tirer de là ; finalement, il la charge sur son épaule et, sous ce poids énorme, il parcourt encore trois portées d’arc.

Mais sentant que la charge devient trop lourde, il la dépose à terre, et cherche à la tirer après lui. La jument le suit d’un pas lent et boiteux. Roland lui disait : «  — Marche ! —  » mais il parlait en vain. Du reste, l’eût-elle suivi au galop, que son désir insensé n’eût pas été satisfait. A la fin, il lui enlève le licol et l’attache par le pied droit.

Puis il la tire après lui, et la réconforte en lui disant qu’ainsi elle pourra le suivre plus facilement. Le poil et la peau de la malheureuse bête restent aux pierres du chemin, et elle meurt enfin de fatigue et de coups. Roland ne s’en aperçoit même pas, et, sans la regarder, il poursuit son chemin en courant.

Il va, la traînant toujours, bien que morte. Il dirige sa course vers l’Occident. Sur son passage, il saccage palais et chaumières. Lorsqu’il éprouve le besoin de manger, il s’empare des fruits, des viandes, du pain ; tout lui est bon, pourvu qu’il l’engloutisse. Partout il use de sa force contre les gens, laissant celui-ci mort, celui-là estropié. Il s’arrête rarement, et va sans cesse devant lui.

Il aurait traité de même sa dame, si elle ne s’était cachée, car il ne distinguait plus le noir du blanc, et croyait être utile en nuisant à tout le monde. Ah ! que maudits soient l’anneau et le chevalier qui l’avait donné à Angélique. Sans lui, Roland se serait vengé, et du même coup en aurait vengé mille autres.

Et ce n’est pas celle-là seulement qui aurait dû tomber aux mains de Roland, mais toutes celles qui existent aujourd’hui, car, de toutes façons, elles sont toutes ingrates, et, parmi elles, il ne s’en trouve pas une de bonne. Mais avant que les cordes détendues de ma lyre ne rendent un son en désaccord avec mon chant, il vaut mieux le renvoyer à une autre fois, afin qu’il soit moins ennuyeux pour qui l’écoute.

CHANT XXX.

Argument. — Étranges preuves de folie de Roland. — Mandricard et Roger combattent l’un contre l’autre pour l’écu d’Hector et l’épée de Roland. Roger est blessé et Mandricard est tué. — Bradamante reçoit des mains d’Hippalque la lettre de Roger et se plaint de lui. — Renaud vient à Montauban, et emmène avec lui ses frères et ses cousins au secours de Charles.