Quand la raison se laisse dominer par l’impétuosité et la colère ; quand elle ne sait pas se défendre de l’aveugle fureur qui pousse la main et la langue à nuire à ses propres amis, bien qu’ensuite on en pleure et qu’on en gémisse, la faute commise n’en est point rachetée. Hélas ! je pleure et je m’afflige en vain de tout ce que, dans un moment de colère, j’ai dit à la fin du dernier chant.

Mais je suis comme un malade qui, après avoir pris longtemps patience, ne peut plus résister à la douleur, cède à la rage et se met à blasphémer. La douleur passe, ainsi que l’irritation qui poussait la langue à maudire. Le malade se ravise et se repent, il a honte de lui-même ; mais nous ne pouvons faire que ce que nous avons dit n’ait pas été dit.

J’espère beaucoup, dames, en votre courtoisie, pour obtenir un pardon que j’implore de vous. Vous m’excuserez ; car si j’ai failli, c’est sous l’influence de la frénésie, vaincu d’une âpre passion. Rejetez-en la faute sur mon ennemie qui me traite d’une telle façon que je ne pourrais pas être plus mal traité. C’est elle qui me fait dire ce dont je me repens ensuite. Dieu sait que c’est à elle que le tort appartient ; quant à elle, elle sait si je l’aime !

Je ne suis pas moins hors de moi que le fut Roland, et je ne suis pas moins excusable que lui qui s’en allait errant à travers les monts et les plaines, et qui parcourut ainsi la plus grande partie du royaume de Marsile. Pendant plusieurs jours, il traîna, sans rencontrer d’obstacle, la jument toute morte qu’elle était. Mais arrivé à un endroit où un grand fleuve entrait dans la mer, force lui fut d’abandonner son cadavre.

Sachant nager comme une loutre, il entra dans le fleuve et gagna l’autre rive ; au même moment, un berger arrivait, monté sur un cheval qu’il venait abreuver dans le fleuve. Bien que Roland s’avance droit sur lui, le berger qui le voit seul et nu ne cherche pas à l’éviter : «  — Je voudrais, — lui dit le fou — faire un échange de ton roussin avec ma jument.

« Je te la montrerai de l’autre côté, si tu veux, car elle gît morte sur l’autre rive ; tu pourras ensuite la faire panser. Je ne lui connais pas d’autre défaut. En y ajoutant peu de chose, tu peux me donner ton roussin. Descends-en donc de toi-même, car il me plaît. —  » Le berger se met à rire, et, sans répondre, il va vers le gué et s’éloigne du fou.

«  — Je veux ton cheval : holà ! n’entends-tu pas ? —  » reprend Roland ; et, plein de fureur, il s’élance. Le berger avait à la main un bâton noueux et solide ; il en frappe le paladin. La rage, la colère du comte dépassant alors toutes les bornes, il semble plus féroce que jamais. Il frappe du poing sur la tête du berger qui tombe mort, les os broyés.

Le comte saute à cheval et s’en va courant par divers chemins, saccageant tout sur son passage. Le roussin ne goûte jamais foin ni avoine, de sorte qu’en peu de jours il reste sur le flanc. Roland n’en va point à pied pour cela ; il entend aller aussi en voiture tout à son aise ; autant il en rencontre, autant il en prend pour son usage, après avoir occis les maîtres.

Il arriva enfin à Malaga et y commit plus de dommages que partout ailleurs. Non seulement il sema le carnage parmi la population, mais il extermina tant de gens que cette année, ni la suivante, les vides qu’il fit ne purent être comblés. Il détruisit et brûla tant de maisons, que plus du tiers du pays fut ravagé.

Après avoir quitté ce pays, il vint dans une ville nommée Zizera, et qui s’élève sur le détroit de Gibraltar ou de Zibelterre — car on l’appelle de l’un et de l’autre nom. — Là, il vit une barque qui s’éloignait de terre ; elle était pleine de gens qui s’ébattaient joyeusement sur les eaux tranquilles de la mer, aux rayons naissants du matin.