Le fou commença par leur crier de toutes ses forces de l’attendre, car l’envie lui était venue de monter sur la barque. Mais c’est bien en vain qu’il prodigue ses cris et ses hurlements, car il était une marchandise que l’on n’embarque pas volontiers. La barque file sur l’eau, aussi rapide que l’hirondelle qui fend l’air. Roland presse son cheval, le frappe, le serre, et comme une catapulte, le pousse à la mer.

Force est enfin au cheval d’entrer dans l’eau. En vain la pauvre bête veut reculer ; en vain il résiste de toutes ses forces ; il y entre jusqu’aux genoux, puis jusqu’au ventre, jusqu’à la croupe ; bientôt on ne voit plus que sa tête qui dépasse à peine la vague. Il n’a plus espoir de revenir en arrière, et les coups de houssine lui pleuvent entre les oreilles. Le malheureux ! il faut qu’il se noie, ou qu’il traverse le détroit jusqu’à la rive africaine.

Roland n’aperçoit plus ni la poupe ni la proue du bateau qui lui avait fait quitter le rivage pour se jeter dans la mer. Il a fui dans le lointain, et les flots mobiles le cachent aux regards. Roland pousse toujours son destrier à travers l’onde, résolu à passer de l’autre côté de la mer. Le destrier, plein d’eau et vide d’âme, cesse de vivre et de nager.

Il va droit au fond et il aurait entraîné son cavalier avec lui, si Roland ne s’était soutenu sur l’eau par la seule force de ses bras. Il se démène des jambes et des mains, et rejette, en soufflant, l’eau bien loin de sa figure. L’air était suave et la mer dans tout son calme. Et ce fut fort heureux pour le paladin, car pour peu que la mer eût été mauvaise, il y aurait perdu la vie.

Mais la Fortune, qui prend soin des insensés, le fit aborder au rivage de Ceuta, sur une plage éloignée des murs de la ville de deux portées de flèche. Pendant plusieurs jours, il courut à l’aventure le long de la côte, du côté du Levant, jusqu’à ce qu’il vînt à rencontrer, se déployant sur le rivage, une armée innombrable de guerriers noirs.

Laissons le paladin mener sa vie errante ; le moment reviendra bien de parler de lui. Quant à ce qui, seigneur, arriva à Angélique après qu’elle eut échappé des mains du fou, à la façon dont elle trouva bon navire et meilleur temps pour retourner en son pays, et dont elle donna le sceptre de l’Inde à Médor, un autre le chantera peut-être sur un meilleur luth.

Pour moi, j’ai à parler de tant d’autres choses, que je ne me soucie plus de la suivre. Il faut que je reporte ma pensée vers le Tartare qui, après avoir écarté son rival, jouit en paix de cette beauté dont l’Europe ne renferme plus l’égale, depuis qu’Angélique l’a quittée et que la chaste Isabelle est montée au ciel.

Mais l’altier Mandricard ne peut jouir entièrement du bénéfice de la sentence qui lui a octroyé la possession de la belle dame, car il a sur les bras d’autres querelles. L’une lui est suscitée par le jeune Roger, auquel il ne veut pas céder le droit de porter l’aigle blanche sur ses armes ; l’autre, par le fameux roi de Séricane, qui veut lui faire rendre l’épée Durandal.

Agramant perd sa peine, ainsi que Marsile, à vouloir débrouiller cet inextricable conflit. Non seulement il ne peut parvenir à les rendre amis, mais Roger ne veut point consentir à laisser à Mandricard l’écu de l’antique Troyen, et Gradasse exige qu’on lui rende l’épée ; de sorte que l’une et l’autre querelle sont loin d’être apaisées.

Roger ne veut point qu’il se serve de son écu contre un autre adversaire que lui ; de son côté Gradasse n’entend point qu’il combatte, excepté contre lui, avec l’épée que le glorieux Roland portait d’habitude. A la fin, Agramant dit : «  — Trêve aux paroles, et voyons ce que la Fortune décidera. Celui qu’elle désignera passera le premier.