De même qu’un bateau, qu’un coup de vent ou toute autre cause a détaché de la rive, s’en va sans nocher et sans guide où l’entraîne le courant du fleuve, ainsi chemine la jeune amante, ayant toute sa pensée tournée vers son Roger. Elle va au gré de Rabican, car l’esprit qui doit guider la bride est bien loin d’elle.

Elle lève enfin les yeux, et voit que le soleil a tourné le dos aux cités de Bocco, et qu’il s’est plongé dans le sein de sa nourrice, delà le Maroc. Alors elle s’aperçoit qu’il serait imprudent de loger au milieu des champs, car il souffle un vent froid, et l’air brumeux fait présager, pour la nuit, de la pluie ou de la neige.

Elle fait presser le pas à son cheval, et elle ne tarde pas à rencontrer un berger qui se disposait à quitter les champs, après avoir réuni devant lui tout son troupeau. La dame lui demande avec beaucoup d’instances de lui enseigner où elle pourra se loger bien ou mal ; car quelque mal que l’on soit logé, on ne risque jamais d’être plus mal qu’en plein air, exposé à la pluie.

Le berger lui dit : «  — Je ne connais aucun endroit que je puisse vous indiquer, sinon à quatre ou six lieues plus loin, un château qui s’appelle la Roche-Tristan. Mais il n’est pas donné à tout le monde d’y loger, car le chevalier qui désire y prendre logement doit le conquérir la lance à la main, et le défendre contre tout nouveau venu.

« Si, quand il arrive un chevalier, la place se trouve vide, le châtelain le reçoit ; mais il lui fait promettre que, s’il survient un nouvel arrivant, il sortira pour jouter avec lui ; si personne ne vient, il n’a point à se déranger, mais si quelqu’un se présente, force lui est de reprendre ses armes et de combattre. Celui des deux qui est vaincu cède sa place à l’autre, et va coucher sous le ciel serein.

« Si deux, trois, quatre guerriers, ou un plus grand nombre, arrivent ensemble les premiers, ils reçoivent paisiblement l’hospitalité. Mais quiconque vient seul ensuite, trouve un tout autre accueil, car ceux qui sont déjà installés lui donnent une plus rude besogne. De même, si un seul chevalier a reçu d’abord l’hospitalité, les deux, les trois, les quatre et tous les autres qui viennent après, le forcent à combattre contre chacun d’eux ; de sorte que s’il a du courage, cela lui est d’un grand secours.

« Ce n’est pas tout ; si une dame ou une damoiselle, seule ou en compagnie, arrive à cette roche, et puis qu’il en vienne une autre, c’est à la plus belle qu’est réservée l’hospitalité ; la moins belle doit rester dehors. —  » Bradamante demande où est cette roche, et le brave berger, sans plus rien dire, lui indique avec la main un endroit situé à cinq ou six milles loin de là.

Bien que Rabican fût bon trotteur, la dame ne peut le faire avancer assez vite à travers ces chemins fangeux et défoncés, — la saison avait été très pluvieuse — pour arriver avant que la nuit noire n’ait obscurci toute la contrée. Elle trouva la porte close, et elle dit à celui qui en avait la garde qu’elle voulait loger.

Le gardien répondit que la place était occupée par des dames et des guerriers qui étaient arrivés avant elle, et qui attendaient autour du feu que leur souper leur fût servi. «  — S’ils ne l’ont pas encore mangé — dit la dame — je ne crois pas que le cuisinier l’aura fait cuire pour eux. Va leur dire que je les attends ici, car je connais la coutume et j’entends l’observer. —  »

Le gardien partit et alla porter l’ambassade aux chevaliers qui se reposaient tout à leur aise, et auxquels cette nouvelle fut fort peu agréable, attendu qu’elle les forçait de sortir à l’air froid et malsain. Ajoutez à cela qu’une grande pluie commençait à tomber. Ils se levèrent pourtant, prirent leurs armes, et, laissant leurs compagnons dans le château, ils arrivèrent tous ensemble, sans trop se presser, à l’endroit où la dame les attendait.