C’étaient trois chevaliers d’une telle valeur que peu d’autres valaient plus qu’eux au monde. C’étaient eux que Bradamante avait vus le jour même à côté de l’ambassadrice d’Islande, et qui s’étaient vantés de rapporter de France dans leur pays l’écu d’or. Ayant pressé plus vigoureusement leurs chevaux, ils étaient arrivés avant Bradamante.
Peu de chevaliers étaient meilleurs qu’eux sous les armes. Mais Bradamante espère bien qu’elle sera du nombre de ceux-là, car elle entend ne point passer la nuit dehors, ni rester à jeun. Les habitants du château, placés aux fenêtres et dans les galeries, regardaient la joute à la lumière que projetait la lune malgré de nombreux nuages, et bien que la pluie fût abondante.
De même que l’amant bien épris, sur le point d’entrer dans la chambre où il espère commettre de doux larcins, sent son cœur battre de plaisir quand il entend, après une longue attente, glisser doucement le verrou, ainsi Bradamante, désireuse de se mesurer avec les chevaliers, se réjouit en entendant les portes s’ouvrir, et en voyant les trois guerriers franchir le pont et sortir du château.
Aussitôt qu’elle les a vus franchir le pont et sortir tous les trois à peu d’intervalle les uns des autres, elle tourne bride pour prendre du champ, et revient chassant à toute bride son bon cheval, et tenant en arrêt la lance que lui donna son cousin et avec laquelle on ne joute jamais en vain, car tout guerrier touché par elle, fût-il Mars lui-même, doit être forcément jeté hors de selle.
Le roi de Suède, qui s’avança le premier, fut aussi le premier jeté à terre, tellement fort fut le coup porté sur son casque par la lance qui ne fut jamais baissée en vain. Le roi de Gothie fournit la seconde course, et se retrouva en un clin d’œil, les jambes en l’air, loin de son destrier. Le troisième resta culbuté sens dessus dessous dans l’eau bourbeuse du fossé.
Après les avoir, en trois coups, fait voltiger les pieds en l’air et la tête en bas, Bradamante se dirige vers le château où elle doit recevoir l’hospitalité pendant la nuit ; mais, avant de lui livrer passage, elle trouve quelqu’un qui lui fait jurer qu’elle sortirait à chaque fois qu’elle serait appelée à jouter par de nouveaux arrivants. Le châtelain, qui a été témoin de sa vaillance, la reçoit avec grand honneur.
Il en est de même de la dame qui était venue le soir même en compagnie des trois chevaliers, envoyée, ainsi que je l’ai dit, de l’Ile Perdue en ambassade au roi de France. Elle se lève et, en femme gracieuse et affable qu’elle était, elle vient au-devant de Bradamante qui la salue courtoisement, la prend par la main, et la conduit près du feu.
Bradamante, commençant de se désarmer, avait déjà déposé son écu et retiré son casque, lorsqu’en ôtant ce dernier, elle fit tomber une coiffe d’or dans laquelle elle retenait à plat ses longs cheveux. Ceux-ci tombèrent épars le long de ses épaules qu’ils couvrirent entièrement, et la firent connaître pour une damoiselle aussi belle de visage que fière sous les armes.
De même qu’au lever du rideau, la scène apparaît étincelante de mille lumières qui se reflètent sur les arceaux, les palais superbement dorés et remplis de statues et de peintures ; ou de même que le soleil, s’échappant d’une nuée, découvre sa face limpide et sereine, ainsi la dame, en ôtant son casque, semble entr’ouvrir le paradis.
Déjà ses beaux cheveux que son frère avait coupés autrefois, ont repoussé, et bien qu’ils ne fussent pas encore revenus à leur état primitif, ils étaient assez longs pour qu’elle pût les nouer par derrière la tête. Le châtelain de la Roche la reconnaît aussitôt pour Bradamante, car il l’avait vue bien d’autres fois, et plus que jamais il la comble de prévenances, et lui témoigne son estime.