« Voyez un autre Charles, qui, pour venir au secours du bon Pasteur, a porté le feu en Italie. En deux fières batailles, il a mis à mort deux rois : Manfred, puis Conradin. Voyez, par la suite, son armée éparpillée çà et là dans les cités, et tenant le nouveau royaume dans l’opprobre et l’oppression. Voyez-la massacrée toute entière au son de la cloche des vêpres. —  »

Puis il leur montre — mais à un intervalle non pas seulement de nombreuses années, mais de lustres nombreux — un capitaine de la Gaule, qui descend des monts pour faire la guerre aux illustres Visconti. On le voit assiéger Alexandrie avec une armée française composée de gens à pied et à cheval. Le duc a mis dans la place une forte garnison, et a tendu au dehors un piège à l’ennemi.

L’armée française, induite en erreur, est prise dans les rets qui lui ont été habilement tendus, ainsi que le comte d’Armagnac qui l’avait conduite à cette malheureuse entreprise, et couvre toute la campagne de ses morts. Les eaux du Tanaro et du Pô sont rouges de sang.

Il montre, l’un après l’autre, un chevalier de la Marche et trois Angevins, et dit : «  — Voyez comme ceux-ci sont plusieurs fois défaits à Bruci, à Dauni, à Marsi, à Salantini. L’appui des Français ni des Latins ne permet à aucun d’eux de s’implanter en Italie. Alphonse, puis Ferrante, les chassent du royaume, toutes les fois qu’ils y entrent.

« Voyez Charles VIII, qui descend des Alpes, ayant avec lui la fleur de la France entière. Il passe le Liris, et s’empare de tout le royaume, sans tirer une seule fois l’épée ou abaisser la lance. Il parvient ainsi jusqu’au rocher qui s’étend sur les bras, sur la poitrine et sur le ventre de Typhée. Là, il trouve, pour lui barrer le passage, la bravoure d’Inico du Guast, de l’illustre sang d’Avalos. —  »

Le châtelain de la Roche, qui montrait du doigt cette histoire à Bradamante, lui dit, après avoir désigné l’île d’Ischia : «  — Avant que je vous fasse voir plus avant, je vous dirai ce que mon bisaïeul avait coutume de me dire quand j’étais enfant, et ce qu’il prétendait avoir lui-même entendu dire à son père ;

« Son père le tenait d’un autre, et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’on remontât à celui qui l’avait entendu raconter par l’artiste qui avait peint, sans pinceaux, toutes ces peintures, blanches, bleues ou rouges que vous voyez là ; le peintre, en montrant au roi Pharamond le château, arrivé à ce rocher d’Ischia que je viens de vous faire voir, lui dit ce que je vais vous répéter.

« Il lui dit que, du brave chevalier qui le défendait avec tant d’ardeur, et qui semblait mépriser le feu qui de tous côtés l’entourait jusqu’au phare, devait naître en ces temps ou à peu près — et il lui dit l’année et le mois — un chevalier, qui surpasserait tous ceux qui jusqu’alors avaient existé au monde.

« Nirée avait été moins beau, Achille moins brave, Ulysse moins hardi, Lada moins léger à la course, Nestor moins prudent, lui qui sut tant de choses et qui vécut si longtemps, César moins libéral et moins clément, que ne devait être celui qui naîtrait dans l’île d’Ischia, et qui devait dépasser toute la renommée de ces grands hommes.

« Et si l’antique Crète se glorifia d’avoir donné naissance au petit-fils de Célus ; si Thèbes fut fière de Bacchus et d’Hercule ; si Délos s’enorgueillit des deux jumeaux, cette île pourra aussi se réjouir et se dresser fièrement sous le ciel, quand naîtra dans son sein le grand marquis envers lequel le ciel se montrera si prodigue de faveurs de toute sorte.