« Ainsi lui dit Merlin, et il lui répéta à plusieurs reprises que ce héros devait naître à l’époque où l’empire romain serait le plus opprimé, pour qu’il lui rendît la liberté. Mais comme je vous montrerai par la suite plusieurs de ses hauts faits, je n’ai pas à vous en parler d’avance. — » Ainsi il dit, et il revint à l’histoire où se voyaient les merveilleuses prouesses de Charles.
« — Ici — disait-il — Ludovic se repent d’avoir fait venir Charles en Italie, car il l’avait appelé pour combattre son ancien rival et non pour le chasser lui-même. Il s’allie aux Vénitiens, et, devenu son ennemi, il veut le faire prisonnier au retour. Mais le vaillant roi abaisse sa lance et s’ouvre un chemin à travers ses nouveaux ennemis.
« Mais ceux des siens qu’il a laissés à la garde du nouveau royaume éprouvent un sort bien différent. Ferrante, grâce à l’aide que lui prête le seigneur de Mantoue, revient si vivement à la charge, qu’en peu de mois, sur terre et sur mer, il n’en laisse pas un vivant. Mais la perte d’un de ses plus vaillants compagnons, traîtreusement frappé, l’empêche de ressentir toute la joie de sa victoire. — »
Ainsi disant, il montre le marquis Alphonse de Pescaire, puis il ajoute : « — Celui-ci, après avoir brillé comme un rubis en mille entreprises, succombe sous la trahison ourdie contre lui par un double traître d’Éthiopien ; le meilleur chevalier de cette époque tombe le cœur percé d’une flèche. — »
Puis il montre l’endroit où l’on voit Louis XII, après avoir passé les Alpes, chasser le Môre, et planter la fleur de lys sur la terre des Visconti. Marchant sur les traces de Charles, il veut jeter un pont sur le Carigliano, mais il voit ses gens rompus, dispersés, périr engloutis dans le fleuve.
« Voyez dans la Pouille un non moindre carnage de l’armée française, mise en déroute. C’est l’Espagnol Ferdinand de Gonzague, qui deux fois l’a prise comme dans une souricière. Mais autant la Fortune s’était en cette circonstance montrée rebelle à Louis, autant elle lui est favorable dans les riches plaines que baigne l’Adriatique, et que le Pô divise en deux parties égales du côté de l’Apennin et du côté des Alpes. — »
Ainsi disant, il s’accuse lui-même d’avoir oublié ce qu’il aurait dû dire tout d’abord. Il retourne sur ses pas, et montre un chevalier qui vend le château dont son maître lui avait confié la garde. Il montre le Suisse perfide faisant prisonnier celui-là même dont il touche la solde. Ces deux trahisons donnent la victoire au roi de France, sans qu’il ait besoin d’abaisser sa lance.
Puis il montre César Borgia s’élevant en Italie par la faveur de ce roi. Tout baron de Rome, tout seigneur qui s’oppose à lui, est envoyé en exil. Puis il montre le roi qui, après avoir expulsé la Scie de Bologne, y fait entrer les Glands. Il montre les Génois révoltés, mis en fuite et leur cité soumise.
« — Voyez — dit-il ensuite — la campagne de Giaradadda couverte de morts. Toutes les villes ouvrent leurs portes au roi ; Venise seule résiste à peine. Voyez comme, après avoir franchi les frontières de la Romagne, il chasse le pape de Modène, qu’il enlève au duc de Ferrare. Il ne s’arrête point là ; il veut lui enlever ce qui lui reste de ses États.
« Il lui enlève Bologne, et y fait rentrer la famille des Bentivoglio. Voyez l’armée des Français mettre Brescia à sac, après qu’il l’a reprise. D’un même coup, il secourt Felsina et met le désordre dans le camp du pape. Les deux armées se concentrent ensuite à forces égales sur les basses plages de Chiassi :