Mais plutôt que d’avoir un autre époux que Roger, elle est résolue à tenter l’impossible, à manquer à sa parole, à braver Charles, la cour, ses parents et ses amis. Et quand elle aura tout essayé, elle se donnera la mort par le poison ou par le fer, car elle aime mieux mourir que de vivre séparée de Roger.
« — O mon Roger — disait-elle — où es-tu ? Es-tu donc allé si loin, que tu n’as pas eu nouvelle du ban publié par Charles ? Tout le monde le connaît-il donc, excepté toi ? Si tu l’avais connu, je sais bien qu’aucun autre ne serait accouru avant toi. Ah ! malheureuse, que dois-je croire, sinon ce qui serait pour moi le pire des malheurs ?
« Est-il possible, Roger, que toi seul n’aies pas appris ce que tout le monde a su ? Si tu l’as appris et si tu n’as pas volé vers moi, se peut-il que tu ne sois pas mort ou prisonnier ? Mais qui connaît la vérité ? Ce fils de Constantin t’aura sans doute retenu dans les fers ; le traître t’aura enlevé tout moyen de partir, dans la crainte que tu ne sois ici avant lui.
« J’ai imploré de Charles la faveur de n’appartenir qu’à celui qui serait plus fort que moi, dans la croyance que toi seul pourrais me résister les armes à la main. Hors toi, je ne craignais personne. Mais Dieu m’a punie de mon audace, puisque Léon, qui jamais de sa vie n’a accompli d’action d’éclat, m’a faite ainsi prisonnière.
« A vrai dire, je ne suis sa prisonnière que parce que je n’ai pu ni le tuer, ni le faire prisonnier lui-même. Mais cela ne me paraît pas juste, et je ne veux pas me soumettre au jugement de Charles. Je sais que je me ferai accuser d’inconstance si je reviens sur ce que j’ai promis ; mais je ne serai pas la première ni la dernière qui aura paru inconstante.
« Il me suffit de garder la foi que j’ai jurée à mon amant, et de me garer de tout écueil. En cela, j’entends laisser bien loin derrière moi tout ce qui s’est fait dans les temps anciens et de nos jours. Que pour tout le reste on me traite d’inconstante, je n’en ai nul souci, pourvu que je retire les profits de l’inconstance. Pourvu que je ne sois pas contrainte à épouser Léon, je consens à passer pour plus mobile que la feuille. — »
C’est en se plaignant de la sorte, et en poussant des soupirs mêlés de larmes, que Bradamante passa la nuit qui suivit ce jour fatal. Mais quand le dieu de la nuit se fut retiré dans les grottes cimmériennes où il renferme ses ténèbres, le ciel, qui avait résolu dans ses décrets éternels de faire de Bradamante l’épouse de Roger, lui apporta un secours inattendu.
Il poussa Marphise, l’altière donzelle, à se présenter le matin suivant devant Charles. Elle lui dit qu’on faisait la plus grande injure à son frère Roger ; qu’elle ne souffrirait pas qu’on lui ravît sa femme, ni qu’on prononçât une parole de plus à ce sujet. Elle s’offrit à prouver, contre quiconque le nierait, que Bradamante était la femme de Roger.
En présence de tous, elle s’offrit à combattre contre quiconque serait assez hardi pour le nier. Elle affirma que Bradamante avait, en sa présence, dit à Roger les paroles sacramentelles qui engagent dans les liens du mariage. Ces paroles avaient été plus tard consacrées par les cérémonies d’usage, de sorte que ni l’un ni l’autre ne pouvait plus se délier de son serment, et contracter une nouvelle union.
Que Marphise dît vrai ou faux, je l’ignore, mais je crois qu’elle parlait ainsi pour arrêter les projets de Léon, bien plus que pour dire la vérité. Elle ne voyait pas de moyen plus prompt et plus loyal pour dégager la parole de Bradamante, écarter Léon et la rendre à Roger.