Le roi fort troublé par cette déclaration, fait sur-le-champ appeler Bradamante. En présence d’Aymon, il lui fait savoir ce que Marphise offre de prouver. Bradamante tient les yeux baissés vers la terre, et dans sa confusion, ne nie ni n’avoue rien, et les assistants en concluent que Marphise pouvait bien avoir dit vrai.
Renaud et le chevalier d’Anglante sont heureux de cet incident, qui leur paraît devoir arrêter les projets d’alliance déjà presque conclus avec Léon. Roger obtiendra la belle Bradamante malgré l’obstination d’Aymon, et quant à eux, ils n’auront pas besoin de l’arracher de force des mains de son père, pour la donner à Roger.
Car si les paroles susdites ont été prononcées entre Roger et Bradamante, l’hymen est chose arrêtée et ne tombera pas à terre. De la sorte, ils rempliront leur promesse envers Roger, sans être obligés de soutenir une nouvelle lutte. « — Tout cela — disait de son côté Aymon — tout cela est une ruse ourdie contre moi. Mais vous vous trompez. Quand même ce que vous avez imaginé entre vous tous serait vrai, je ne m’avouerais pas encore vaincu.
« Je suppose — et je ne veux pas encore le croire — que Bradamante se soit liée secrètement à Roger, comme vous le dites, et que Roger se soit lié à elle. Quand et où cela s’est-il passé ? Je voudrais le savoir d’une manière plus expresse et plus claire. Le fait est faux, je le sais ; en tout cas, il ne pourrait s’être produit qu’avant le baptême de Roger.
« Mais si la chose a eu lieu avant que Roger fût chrétien, je n’ai pas à m’en préoccuper, car Bradamante étant alors chrétienne et lui païen, j’estime que ce mariage est nul. Léon ne doit pas, pour un motif si vain, risquer le combat, et je ne pense pas non plus que notre empereur le trouve suffisant pour revenir sur sa parole.
« Ce que vous me dites maintenant, il fallait me le dire quand rien n’était encore décidé, et avant que Charles, sur les prières de Bradamante, n’eût fait publier le ban qui a fait venir ici Léon, et qui l’a fait affronter la bataille. — » C’est ainsi qu’Aymon raisonnait contre Renaud et contre Roland, pour prouver la fausseté de la promesse contractée par les deux amants. Quant à Charles, il se bornait à écouter, et ne voulait se prononcer ni d’un côté ni de l’autre.
De même que, lorsque l’austral et l’aquilon soufflent, on entend les feuilles frémir dans les forêts profondes, ou de même que l’on entend mugir les ondes sur le rivage, quand Éole se dispute avec Neptune, ainsi, par toute la France, court et se répand une rumeur immense. A force de se propager de côtés et d’autres, la nouvelle finit par se dénaturer tout à fait.
Les uns prennent parti pour Roger, les autres pour Léon. Cependant le plus grand nombre est pour Roger. Aymon a à peine une voix sur dix en sa faveur. L’empereur ne se prononce pour aucune des deux parties, mais il renvoie la cause à son parlement. Marphise, voyant que le mariage est différé, s’avance et propose un nouveau moyen.
Elle dit : « — Comme je sais que Bradamante ne peut appartenir à un autre, tant que mon frère sera vivant, si Léon le veut, qu’il se montre assez hardi et assez fort pour arracher la vie à Roger. Celui des deux prétendants qui plongera l’autre dans la tombe restera sans rival, et possédera l’objet de ses désirs. — » Aussitôt Charles transmet cette proposition à Léon, comme il lui avait transmis les autres.
Léon est tellement assuré de vaincre Roger, tant qu’il aura avec lui le chevalier de la Licorne, qu’aucune entreprise ne lui paraît à craindre. Ignorant que le chagrin a poussé le chevalier jusqu’au fond d’un bois solitaire et sombre, et croyant qu’il est allé se promener à un mille ou deux, et qu’il reviendra bientôt, il accepte la proposition.