Il ne tarde pas à s’en repentir, car celui sur lequel il compte ne reparaît pas, ni ce jour, ni les deux jours suivants, et l’on n’a de lui aucune nouvelle. Entreprendre sans lui de lutter contre Roger, paraît dangereux à Léon. Désireux d’échapper au péril et à la honte, il envoie messager sur messager à la recherche du chevalier de la licorne.

Il envoie par les cités, les villas et les châteaux, aux environs et au loin, afin de le retrouver. Non content de cela, il monte lui-même en selle et part à sa recherche. Mais il n’en aurait pas eu de sitôt des nouvelles, non plus que les messagers envoyés par Charles, si Mélisse ne s’était pas trouvée là pour accomplir ce que je me réserve de vous faire entendre dans l’autre chant.

CHANT XLVI.

Argument. — Le poète, se sentant arriver au port, nomme les nombreux amis qui l’attendent pour fêter son retour. — Mélisse va à la recherche de Roger, et lui sauve la vie avec le concours de Léon qui, ayant appris le motif du désespoir de Roger, lui cède Bradamante. Tous vont à Paris, où Roger, élu déjà roi des Hongrois, est reconnu pour le chevalier qui a combattu contre Bradamante. On célèbre les noces avec une splendeur royale ; le lit nuptial est préparé sous la tente impériale que Mélisse, grâce à son art magique, a fait venir de Constantinople. Pendant le dernier jour des fêtes, survient Rodomont qui défie Roger ; le combat a lieu, et Rodomont reçoit la mort de la main de Roger.

Maintenant, si ma carte dit vrai, je ne serai pas longtemps à découvrir le port. C’est pourquoi j’espère, en abordant au rivage, accomplir les vœux de ceux qui m’ont suivi sur la mer dans ce long voyage, pendant lequel la crainte de voir mon vaisseau brisé, ou de m’égarer à tout jamais, m’a fait pâlir bien souvent. Mais il me semble apercevoir, mais j’aperçois certainement la terre, et je vois le rivage à découvert.

J’entends comme un cri d’allégresse qui fait frémir les airs et frappe les ondes. J’entends un bruit de cloches et de trompettes qui se confond avec les acclamations du peuple. Voici que je commence à distinguer ceux qui remplissent les deux jetées du port. Tous semblent se réjouir de me voir revenu d’un si long voyage.

Oh ! comme je vois le rivage orné de dames belles et sages, et de chevaliers illustres ! Que d’amis, et combien je suis touché de la joie qu’ils montrent de mon retour ! je vois sur l’extrémité du môle, Mamma et Ginevra, et les autres dames de Corregio. Véronique de Gambera, si chère à Phébus et au cœur sacré d’Aonie, est avec elles.

Je vois une autre Ginevra, issue du même sang. Près d’elle se tient Julie. Je vois Hippolyte Sforce, et Trivulzia, la damoiselle élevée dans l’antre sacré. Je te vois, ô Émilia Pia, et toi, Marguerite, qui as auprès de toi Angela Borgia et Graziosa. Avec Ricciarda d’Este, voici les belles Bianca et Diana, ainsi que leurs autres sœurs.

Voici la belle, mais plus sage encore et plus modeste Barbara Turca, qui a Laure pour compagne. Des Indes aux plus lointains rivages maures, le soleil n’éclaire pas un couple plus parfait. Voici Ginevra dont la maison de Malatesta tire un éclat tel, que jamais palais impériaux ou royaux ne possédèrent pierre plus précieuse.

Si elle se fût trouvée à Rimini, à l’époque où César, tout glorieux de la Gaule domptée, hésitait à passer le Rubicon pour marcher sur Rome, je crois qu’il aurait ployé à tout jamais sa bannière, et, se dépouillant de ses riches trophées, il les aurait mis à la disposition de Ginevra, et n’aurait plus songé à étouffer la liberté.