De même que le grand fleuve qui sort du Vésale[9], à mesure qu’il descend vers la mer et qu’il reçoit le Lambro, le Tessin, l’Adda et les autres rivières qui lui paient tribut, croît en force et en impétuosité, ainsi Roger, ainsi les deux guerrières sentent croître leur indignation et leur colère contre Marganor, en apprenant tous ses forfaits.
Les deux guerrières surtout étaient tellement enflammées de haine et de colère contre le cruel, par tout ce qu’elles avaient appris, qu’elles voulurent le punir, malgré le grand nombre de gens qu’il avait à sa solde. Mais elles estimèrent que lui donner une mort prompte serait une peine trop douce et peu en rapport avec ses crimes. Elles trouvèrent plus juste de prolonger son supplice en le faisant mourir dans de longs tourments.
Mais auparavant elles jugèrent bon de délivrer la femme que ces sbires conduisaient à la mort. Rendant les rênes à leurs destriers, et les pressant de l’éperon, elles leur firent en un instant franchir la courte distance qui les séparait de la troupe armée. Jamais gens ne furent assaillis avec plus d’impétuosité et de vigueur. Aussi s’empressèrent-ils de jeter leurs écus, d’abandonner leurs armes et la vieille, et de s’enfuir sans rien.
De même que le loup qui rentre dans sa tanière chargé de sa proie, et au moment où il se croit le plus en sûreté, voit le chasseur et ses chiens lui barrer le passage, jette son fardeau et se lance au plus épais du fourré, ainsi ces gens, dès qu’ils se virent assaillis, s’empressèrent de prendre la fuite.
Ils n’abandonnèrent pas seulement la vieille et leurs armes, mais ils laissèrent aussi la plupart de leurs chevaux, et coururent se cacher dans les cavernes où ils purent se croire le mieux en sûreté. Roger et les dames en furent enchantés. Ils choisirent trois de ces chevaux, et ils y firent monter les trois dames qui depuis la veille étaient en croupe derrière eux, et faisaient suer leurs destriers.
Puis, débarrassés, ils prirent le chemin qui conduisait vers la demeure de l’infâme et impitoyable châtelain. Ils voulurent que la vieille vînt avec eux pour être témoin de la vengeance de Drusille. Mais la vieille, craignant qu’il ne lui en arrivât mal, ne voulait point y consentir ; elle pleurait, criait, se débattait. Enfin Roger, l’enlevant de force, la mit en croupe sur le brave Frontin, et partit avec elle au galop.
Parvenus sur le sommet d’une colline, ils virent dans la vallée un riche et gros bourg composé de nombreuses maisons, et qui n’était clos d’aucun côté, n’ayant ni fossés ni remparts. Au milieu, se dressait un rocher qui supportait un château aux murs élevés. Ils s’y dirigèrent en toute hâte, sachant que c’était la demeure de Marganor.
A peine furent-ils entrés dans le bourg, que les soldats qui étaient de garde à la porte, fermèrent la barrière derrière eux, tandis qu’on en faisait autant du côté opposé. Soudain voici venir Marganor accompagné de nombreux serviteurs à pied et à cheval, et armés de toutes pièces. En quelques mots, d’un air hautain, il leur exposa l’odieuse coutume établie sur son domaine.
Marphise, ainsi qu’elle en était convenue d’avance avec Bradamante et Roger, éperonna son cheval et, pour toute réponse, courut à la rencontre de Marganor. Se fiant à sa seule force, sans daigner abaisser sa lance ni se servir de son épée si fameuse, elle lui assena sur le casque un tel coup de poing, qu’elle le renversa évanoui sur la selle.
En même temps que Marphise, la jeune guerrière de France avait lancé son destrier. Roger n’était point resté en arrière. Sa lance frappait de tels coups que, sans la relever, il occit six chevaliers ; à l’un il ouvrit le ventre, à deux autres la poitrine ; au quatrième il fendit le cou, au cinquième il brisa la tête. Quant au sixième qui fuyait, la lance lui entra par l’échine et, ressortant par l’estomac, se rompit net.