Autant la fille d’Aymon en touchait de sa lance d’or, autant elle en couchait à terre. Tout ce qu’elle frappait était brisé et renversé comme si le ciel ardent eût secoué sa foudre. La population se mit à fuir, qui vers le château, qui vers la plaine. Les uns coururent se réfugier dans les églises, les autres dans leurs maisons. Hormis les morts, pas un homme ne resta sur la place.

Pendant ce temps, Marphise s’était emparée de Marganor, et lui avait lié les mains derrière le dos. Elle l’avait confié à la vieille suivante de Drusille qui en parut fort contente. Puis on décida de brûler le bourg, si les habitants ne revenaient pas de leur erreur, et s’ils ne consentaient pas à abolir la loi infâme que Marganor avait établie.

On n’eut pas beaucoup de peine à obtenir cela, car ces pauvres gens, outre la crainte qu’ils avaient de voir Marphise en faire plus encore qu’elle ne disait — elle parlait de les occire et de les brûler tous — étaient les ennemis de Marganor, et détestaient sa loi cruelle et impie. Mais ils avaient fait comme font en général les peuples, qui obéissent le plus facilement à ceux qu’ils haïssent le plus.

Comme chacun se défie de son voisin, et craint de faire voir ce qu’il pense, on laisse bannir l’un, tuer l’autre, enlever à celui-ci sa fortune, à celui-là son honneur. Mais, si l’on se tait, on crie du fond du cœur vers le ciel, et l’on confie à Dieu et aux saints le soin d’une vengeance qui, si elle tarde à venir, n’en est que plus terrible.

Maintenant cette tourbe, saturée de colère et de haine, cherchait à se venger de Marganor par ses actes et ses malédictions. Comme dit le proverbe : Chacun court faire du bois avec l’arbre que le vent a jeté par terre. Que Marganor serve d’exemple à ceux qui règnent : tout prince qui fait le mal doit s’attendre à une fin misérable. Petits et grands se réjouissaient de le voir punir de ses crimes inouïs.

Un grand nombre de gens, dont il avait fait mourir la femme, la sœur, la fille ou la mère, ne cachant plus leur haine, accouraient pour lui donner la mort de leur main. Les magnanimes guerrières et Roger eurent fort à faire pour le défendre, car ils avaient décidé de le faire mourir sous les privations, les outrages et les tortures.

Ils le remirent tout nu et lié de façon à ce qu’il ne pût se dégager, aux mains de la vieille qui le haïssait autant qu’une femme peut haïr son ennemi. Celle-ci, pour se venger des larmes qu’il lui avait fait verser, lui mit le corps tout en sang, en le frappant avec un aiguillon qu’un paysan qui se trouvait là lui avait donné.

La messagère et ses jeunes suivantes, se souvenant de la honte qui leur avait été infligée, ne purent se retenir d’imiter la vieille et de se venger aussi. Mais leur désir de le torturer était si grand, qu’elles ne savaient à quels moyens recourir. Elles auraient voulu pouvoir le mettre en pièces. L’une le frappait avec une grosse pierre, l’autre le déchirait avec les ongles, celle-ci le mordait, celle-là le piquait avec une aiguille.

Parfois un torrent, grossi par une longue pluie ou la fonte des neiges, se précipite du haut des montagnes, portant la ruine sur son passage, entraînant les arbres, les rochers, les champs et les récoltes. Mais le moment arrive où toute cette fougue tombe, et où ce même torrent devient si faible, qu’un enfant, qu’une femme peuvent la franchir facilement, et souvent à pied sec.

Il en fut de même de Marganor. Autrefois, tout tremblait autour de lui, rien qu’en entendant prononcer son nom. Maintenant son orgueil avait été tellement abattu, sa force avait été tellement domptée, que, jusqu’aux enfants, chacun pouvait lui faire injure, lui arracher la barbe et les cheveux. Leur tâche accomplie, Roger et les damoiselles se dirigèrent vers le château qui s’élevait sur le rocher.