Non seulement il accorda à Astolphe l’armée que celui-ci lui demanda pour attaquer le royaume de Biserte, mais il lui donna cent mille hommes de plus, et lui offrit encore l’aide de sa personne. L’armée, composée entièrement de fantassins, pouvait à peine tenir en rase campagne. Ce pays manque complètement de chevaux ; en revanche, il abonde en éléphants et en chameaux.

La nuit qui précéda le jour où l’armée de Nubie devait se mettre en marche, le paladin monta sur l’hippogriffe, et se dirigea rapidement vers le sud, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à la montagne d’où sort le vent du midi pour souffler contre l’Ourse. Là, il trouva la caverne d’où ce vent, lorsqu’il s’élève, s’échappe furieux par une bouche étroite.

Ainsi que son maître le lui avait recommandé, il avait apporté avec lui une outre vide. Pendant que le féroce Autan, harassé de fatigue, dormait dans son antre obscur, Astolphe plaça adroitement et sans bruit l’outre devant le soupirail. Puis, guettant le moment où le Vent, ignorant le piège, crut le lendemain sortir selon son habitude, il le prit et le lia dans l’outre, où il le retint prisonnier.

Le paladin, enchanté d’une si belle prise, retourna en Nubie, et le même jour, il se mit en route avec l’armée nègre, emmenant avec lui de nombreux approvisionnements. Le glorieux duc conduisit ses troupes saines et sauves jusqu’à l’Atlas, à travers les sables fins du désert, sans craindre que le vent vînt nuire à leur marche.

Arrivé sur le point culminant de la chaîne, à un endroit d’où l’on découvrait la plaine et la mer, Astolphe choisit ses meilleurs soldats, ceux qui lui semblèrent le plus rompus à la discipline. Il les disposa par petites troupes de côtés et d’autres, au pied d’une colline qui confinait à la plaine. Les laissant là, il gravit la cime, de l’air d’un homme qui médite un grand dessein.

Puis, ayant ployé les genoux, et adressant à son saint patron une ardente prière, sûr qu’elle serait exaucée, il se mit à faire rouler du haut de la colline une grande quantité de pierres. Oh ! que n’est-il pas permis de faire à qui croit fermement au Christ ! les pierres, grossissant hors de toute proportion, à mesure qu’elles descendaient, prenaient un ventre, des jambes, un cou, un museau.

Elles se mettaient à hennir bruyamment, et à bondir dans ces chemins usités. Arrivées au camp, elles secouaient leur croupe, et se trouvaient changées en chevaux, les uns bais, les autres blancs ou rouans. Les troupes qui se tenaient aux aguets dans les vallées les saisissaient aussitôt, de sorte qu’en quelques heures elles furent toutes montées, attendu que les chevaux étaient nés avec la selle et la bride.

En un jour, Astolphe transforma ainsi quatre-vingt mille cent et deux piétons en autant de cavaliers, avec lesquels il parcourut toute l’Afrique, pillant, brûlant et faisant prisonniers tous ceux qui tombaient sous sa main. Agramant avait confié, jusqu’à son retour, la garde du pays au roi de Ferze, au roi des Algazers et au roi Branzardo. Tous les trois se portèrent à la rencontre du duc anglais.

Auparavant, ils dépêchèrent un vaisseau rapide qui, faisant force de rames et de voiles, et déployant ses ailes, alla porter à Agramant la nouvelle que son royaume était en proie aux incursions et aux pillages de la part du roi des Nubiens. Ce navire marcha jour et nuit, et sans s’arrêter jusqu’à ce qu’il eût atteint les rivages de la Provence. Il trouva son roi assiégé dans Arles que le camp de Charles entourait d’une ceinture d’un mille de large.

Le roi Agramant, comprenant à quel péril il avait exposé son royaume pour vouloir conquérir celui de Pépin, assembla en conseil les princes et les rois sarrasins. Après avoir une ou deux fois tourné la tête du côté de Marsile et du côté du roi Sobrin, les deux plus âgés et les deux plus sages de tous ceux qui étaient accourus à son appel, Agramant parla ainsi :