« — Bien que je sache qu’il est pénible pour un capitaine de dire : Je n’y avais point pensé, je le dirai cependant, car lorsqu’un dommage arrive contre toute prévision humaine, il semble que ce doive être une excuse suffisante pour celui qui s’est trompé. C’est là mon cas. Je me suis trompé en laissant l’Afrique dépourvue d’armée, puisqu’elle devait être attaquée par les Nubiens.
« Mais qui aurait pu penser, hors Dieu seul à qui aucune chose future n’est cachée, qu’une si grande quantité de gens dussent venir de contrées si éloignées pour nous attaquer ? Entre eux et nous, s’étend le sol mouvant de ce désert de sable sans cesse bouleversé par les vents. Cependant ils sont venus assiéger Biserte, et ont rendu l’Afrique en grande partie déserte.
« Or c’est à ce sujet que je requiers votre avis. Dois-je partir d’ici avant d’avoir obtenu le résultat que je poursuis, ou dois-je poursuivre l’entreprise jusqu’à ce que je puisse emmener avec moi Charles prisonnier ? Comment pourrai-je en même temps sauver mon royaume et détruire l’empire de Charles ? Si quelqu’un de vous a quelque avis à me donner, je le prie de ne point le taire, afin que nous adoptions celui qui nous paraîtra le meilleur à suivre. — »
Ainsi dit Agramant, et il tourna ses regards vers le roi d’Espagne qui siégeait à ses côtés, comme pour lui faire comprendre qu’il attendait une réponse de lui à ce qu’il venait de dire. Celui-ci, après s’être levé de son siège, et avoir, par déférence, ployé les genoux et incliné la tête, se rassit sur son siège d’honneur, et dénoua sa langue par les paroles suivantes :
« — Tout ce que la renommée nous rapporte, seigneur, soit en bien, soit en mal, est d’habitude singulièrement accru. C’est pourquoi je ne me laisserai jamais ni décourager ni réjouir plus qu’il ne faut par les événements, bons ou mauvais, qui me seront annoncés. Mais je serai toujours retenu par la crainte ou l’espoir qu’ils doivent être moindres, et non comme ils nous sont parvenus après avoir passé par tant de bouches.
« Et je dois d’autant moins y ajouter foi, qu’ils sont plus invraisemblables. Or il est tout à fait invraisemblable que le roi d’une contrée si éloignée ait pu porter ses pas jusqu’en Afrique, à la tête d’un si grand nombre de gens, après avoir traversé le désert où l’armée de Cambyse fut détruite[10].
« Je croirai bien que les Arabes soient descendus des montagnes, et aient ravagé, saccagé, tué et pillé partout où ils n’auront pas trouvé de résistance. Je croirai que Branzardo, qui est resté dans le pays en qualité de lieutenant et de vice-roi, pour dix ennemis qu’il y a, nous en annonce mille, afin de mieux s’excuser.
« Je veux bien encore concéder que les Nubiens soient tombés du ciel comme par miracle, ou soient venus, cachés dans les nuées, puisqu’on ne les a jamais vus par les chemins. Crains-tu que de telles gens puissent t’enlever l’Afrique si tu ne lui portes pas un prompt secours ? La garnison que tu y as laissée aurait bien peu de courage, si elle redoutait un peuple si faible.
« Mais tu n’as qu’à envoyer quelques navires, seulement pour montrer tes étendards. Ils n’auront pas plus tôt levé l’ancre, que les ennemis, qu’ils soient Nubiens ou Arabes, s’enfuiront vers leurs frontières. C’est en effet ta présence ici, au milieu de nous, qui les a enhardis à porter la guerre dans ton royaume dont ils te savent séparés par la mer.
« Prends donc tout le temps, pendant que Charles est privé de l’aide de son neveu, pour satisfaire ta vengeance. Roland n’étant point avec eux, tes ennemis ne sauraient te résister. Si, par imprévoyance ou par négligence, tu laisses échapper de tes mains la glorieuse victoire qui t’attend, la fortune, que maintenant nous pouvons saisir aux cheveux, ne nous montrera plus que le côté chauve de sa tête, et cela à notre grand dam et à notre éternelle honte. — »