Par ces paroles prudentes et d’autres encore du même genre, le rusé Espagnol essaye de persuader au conseil de ne point quitter la France jusqu’à ce que Charles soit chassé de ses États. Mais le roi Sobrin voit clairement le but auquel tend le roi Marsile ; il comprend qu’il vient de parler plutôt dans son propre intérêt que dans l’intérêt commun. Il répond ainsi :
« — Quand je t’engageais, seigneur, à rester en paix, plût au ciel que j’eusse été un faux devin ! Mais, puisque je devais prévoir juste, plût au ciel que tu eusses cru à ton fidèle Sobrin, plutôt qu’à l’audacieux Rodomont, à Mabaluste, à Alzire et à Martasin que je voudrais avoir maintenant devant moi, surtout Rodomont,
« Pour lui jeter à la face qu’il prétendait faire de la France comme d’un fragile morceau de verre, et qu’il avait promis de te suivre au ciel et dans l’enfer. Aujourd’hui, le voilà qui t’abandonne dans le moment où tu as besoin de lui, et qui se gratte le ventre dans l’oisiveté la plus honteuse et la plus obscure. Et moi qui, pour t’avoir prédit vrai, fus alors traité de couard, je suis encore à tes côtés.
« Et j’y resterai toujours, jusqu’à la fin de ma vie, bien que je sois chargé d’années, prêt à combattre pour toi les chevaliers de France les plus renommés. Personne, quel qu’il soit, ne sera assez hardi pour prétendre que mes actes sont ceux d’un lâche, et beaucoup qui se vantent de leurs services t’en ont moins rendu que moi.
« Je parle ainsi pour démontrer que ce que j’ai dit alors et ce que je veux dire aujourd’hui, ne m’est dicté ni par lâcheté ni par félonie, mais provient de mon attachement vrai et de ma fidélité pour toi. Je t’engage encore une fois à regagner le plus tôt que tu pourras le royaume de tes pères, car on doit estimer peu sage celui qui perd son bien dans l’espoir de s’emparer de celui d’autrui.
« Tu sais si tu as pu t’emparer de celui de Charles. Nous étions trente deux rois, tes vassaux, quand nous quittâmes avec toi le port. Et si maintenant je compte combien nous sommes, je vois qu’il en reste à peine le tiers ; le reste est mort. Plaise au souverain Dieu qu’il n’en tombe pas davantage ! Mais si tu veux poursuivre ton entreprise, je crains qu’avant peu il n’en reste même plus le quart, ni le cinquième, et que ta malheureuse armée ne soit exterminée.
« L’absence de Roland ne saurait nous profiter ; s’il était là, au lieu de n’être plus nous-mêmes que quelques-uns, il ne resterait probablement personne. Mais le péril n’en est pas moins grand pour être plus éloigné ; il ne fait que prolonger notre sort misérable. Nous avons devant nous Renaud qui, par de nombreuses preuves, a montré qu’il n’est pas inférieur à Roland. Nous avons toute sa famille, et tous les paladins, éternel effroi de nos Sarrasins.
« Il y a aussi — et c’est bien malgré moi que je fais l’éloge de nos ennemis — le guerrier qui est comme un second Mars ; je veux parler du valeureux Brandimart, non moins solide que Roland à surmonter toutes les épreuves. J’ai éprouvé moi-même sa valeur, et j’en ai vu les effets sur les autres. Enfin il y a déjà longtemps que Roland n’est plus là, et cependant nous avons plutôt perdu que gagné du terrain.
« Si jusqu’ici nous avons beaucoup perdu, je crains qu’avant peu nous ne perdions encore davantage. Mandricard n’est plus ; Gradasse nous a retiré son concours. Marphise nous a abandonnés en cette extrémité, ainsi que le roi d’Alger, duquel je dois dire que, s’il eût été aussi fidèle qu’il est vaillant, nous n’aurions pas à regretter la perte de Gradasse ni de Mandricard.
« Pour remplacer ceux qui nous ont retiré leur concours, et tant de milliers de braves qui sont morts, tous ceux qui pouvaient venir sont déjà venus. On n’attend plus de vaisseau qui en porte d’autres. Quatre nouveaux chevaliers sont en revanche venus vers Charles. Tous quatre sont réputés aussi forts que Roland ou que Renaud ; et c’est avec raison, car d’ici à Batro vous en trouveriez difficilement quatre d’égale valeur.