« Je ne sais si tu ignores l’arrivée de Guidon le Sauvage, de Sansonnet et des fils d’Olivier. Je fais grand cas d’eux, et je les redoute bien plus que tous les ducs et chevaliers d’Allemagne ou de toute autre nation, qui combattent contre nous en faveur de l’empire, bien qu’il ne faille pas dédaigner les nouveaux renforts que, malheureusement pour nous, le camp ennemi a reçus.

« A chaque fois que tu tenteras une sortie, tu auras le dessous ou tu seras mis en déroute. Si l’armée d’Afrique et d’Espagne a été défaite alors que nous étions seize contre huit, que sera-ce maintenant que l’Italie et l’Allemagne sont alliées à la France, ainsi que le peuple d’Angleterre et d’Écosse, et que nous ne serons plus que six contre douze ? Que pouvons-nous attendre, sinon le blâme et la défaite ?

« Si tu t’obstines plus longtemps à cette entreprise, tu perdras ici ton armée, et là-bas ton royaume. Si, au contraire, tu te décides à retourner en Afrique, tu sauveras en même temps et tes États et ce qui reste de nous. Abandonner Marsile serait indigne de toi, et chacun t’accuserait d’ingratitude. Mais il y a un moyen, c’est de faire la paix avec Charles. Il y trouvera son profit tout aussi bien que toi.

« Cependant, si tu crois que ton honneur ne te permette pas de demander la paix, toi qui as été le premier offensé, et si la bataille te tient tellement au cœur que tu veuilles que ce soit elle qui décide du succès, examine au moins par quel moyen tu peux rester vainqueur. Tu le seras probablement, si tu veux m’en croire, et si tu confies le soin de ta cause à un chevalier, et si ce chevalier est Roger.

« Je sais, et tu sais aussi, que notre Roger vaut, les armes à la main, non moins que Roland et que Renaud, et qu’aucun autre chevalier chrétien ne peut l’égaler. Mais si tu veux continuer une guerre générale, bien que sa vaillance soit surhumaine, il ne pourra, à lui seul, valoir autant que toute une armée.

« Je crois, sauf ton avis, qu’il faut envoyer dire au roi chrétien que, pour finir votre querelle, et pour faire cesser le carnage que vous faites, toi de ses sujets, lui des tiens, tu lui proposes de choisir un de ses plus hardis guerriers qui devra combattre en champ clos contre celui que tu auras choisi toi-même. Le sort de la guerre sera remis à ces deux combattants, jusqu’à ce que l’un soit victorieux, et que l’autre reste à terre.

« Qu’il soit convenu que celui des deux qui perdra, rendra par cela même son roi tributaire de l’autre roi. Je ne crois pas que cette condition déplaise à Charles, encore qu’il ait actuellement l’avantage pour lui. J’ai une telle confiance dans la vigueur des bras de Roger, que je suis sûr qu’il sera vainqueur. Le droit est tellement pour nous, qu’il vaincra, même s’il a pour adversaire le dieu Mars. —  »

Par ces raisonnements et d’autres plus efficaces encore, Sobrin fait si bien, que sa proposition est adoptée. On choisit sur-le-champ ceux qui doivent la transmettre, et le jour même une ambassade va trouver Charles. Celui-ci, qui avait auprès de lui tant de guerriers accomplis, tient la victoire pour assurée, et confie sa défense au brave Renaud, dans lequel, après Roland, il avait le plus de confiance.

L’une et l’autre armée se montra également joyeuse d’un semblable accord, car tous en avaient assez des fatigues du corps et de l’esprit. Chacun n’aspirait qu’à se reposer pendant le reste de sa vie ; chacun maudissait les colères et les fureurs qui les poussaient à des combats et à des dangers sans cesse renouvelés.

Renaud, très fier de voir que Charles a eu plus de confiance en lui qu’en tout autre, se prépare joyeusement à la glorieuse entreprise dont on l’a chargé. Il fait peu de cas de Roger. Il ne croit vraiment pas qu’il puisse lui résister ; car il ne le considère pas comme son égal, bien qu’il ait occis Mandricard en champ clos.