De son côté, bien que ce lui soit un grand honneur d’avoir été choisi par son roi comme le meilleur parmi les meilleurs, dans une circonstance si grave, Roger se montre plein d’ennui et de tristesse. Ce n’est pas que la crainte lui fasse battre le cœur ; il ne tremblerait pas devant Renaud et Roland réunis.

Mais Renaud a pour sœur sa chère et fidèle épouse, qui ne cesse de le presser et de le tourmenter par ses lettres, comme si elle était fortement fâchée contre lui. Or, si aux anciens griefs qu’elle a contre lui, il ajoute celui d’avoir accepté le combat avec son frère et de l’avoir mis à mort, il lui deviendra tellement odieux, qu’il ne pourra plus jamais l’apaiser.

Si Roger s’afflige en silence et songe avec angoisse à la bataille que malgré lui il sera forcé d’accepter, sa chère femme pleure et se lamente, dès qu’elle a appris la nouvelle. Elle se frappe le sein, elle déchire sa chevelure dorée, elle meurtrit ses joues inondées de larmes. Elle multiplie ses plaintes et ses reproches ; elle appelle Roger ingrat, et traite son destin de cruel.

Quelle que soit l’issue du combat, il ne peut que lui être un sujet de douleur. Elle ne veut pas admettre que Roger puisse périr dans cette entreprise ; à cette pensée, il lui semble qu’on lui arrache le cœur. Mais si, en punition de nombreuses fautes, le Christ a résolu la perte de la France, outre que son frère aura reçu la mort, son malheur, à elle, n’en sera que plus acerbe et que plus grand.

Elle ne pourra, sans encourir le blâme, la honte et l’inimitié de tous les siens, revoir jamais son époux, ni même déclarer son mariage publiquement, ainsi qu’elle en a depuis si longtemps caressé nuit et jour l’idée dans son esprit. Telle était leur situation à tous deux, qu’ils ne pouvaient retirer ni tenir leur promesse sans avoir à s’en repentir.

Mais celle qui, dans l’adversité, n’avait jamais manqué de prêter à Bradamante son fidèle appui, je veux dire la magicienne Mélisse, ne put, sans en être touchée, entendre ses plaintes et ses cris de douleur. Elle vint la consoler et lui promit que, lorsqu’il en serait temps, elle trouverait moyen d’arrêter ce combat qui faisait couler ses pleurs et lui causait un tel souci.

Cependant Renaud et l’illustre Roger apprêtaient les armes pour la bataille. Le choix en appartenait au chevalier champion de l’empire romain. Comme celui-ci, depuis la perte du brave destrier Bayard, avait toujours voulu aller à pied, il fut convenu que l’on combattrait revêtu de la cuirasse et de la cotte de mailles, et armé de la hache et du poignard.

Soit hasard, soit prévoyance du sage et avisé Maugis, qui savait qu’aucune arme ne pouvait résister à Balisarde, on convint que les deux guerriers combattraient sans épée, ainsi que je viens de le dire. Quant au lieu du combat, on tomba d’accord sur une grande plaine près des murs de l’antique cité d’Arles.

A peine la vigilante Aurore eut-elle mis la tête hors de la demeure de Titon, pour annoncer le jour et l’heure fixés pour le combat, que des deux côtés s’avancèrent les hérauts d’armes chargés de dresser les tentes à égale distance des palissades, ainsi que deux autels.

Peu après, on vit sortir l’armée païenne, rangée en bataillons nombreux. Au milieu, somptueusement armé selon la mode barbaresque, s’avançait le roi d’Afrique. Il montait un coursier bai, à la noire crinière, au front blanc, et aux deux pieds de devant balsanés. Côte à côte avec lui, venait Roger, auquel l’altier Marsile n’avait pas dédaigné de servir d’écuyer.