Marchant à ses côtés, le roi Marsile portait le casque que Roger avait eu naguère tant de peine à arracher au roi de Tartarie, le casque célébré en de meilleurs chants que les miens, et que possédait, mille ans auparavant, le Troyen Hector. D’autres princes et d’autres barons s’étaient partagé le reste des armes dont devait se servir Roger, et qui étaient richement ornées de pierreries et d’or.
De son côté, Charles sortit de ses retranchements à la tête de ses gens d’armes, dans le même ordre et de la même façon que s’il était entouré de ses Pairs fameux, et Renaud marchait auprès de lui armé de toutes pièces, hormis le casque du roi Mambrin, que portait le paladin Ogier le Danois.
Les deux haches d’armes étaient portées, l’une par le duc Naymes, l’autre par Salomon, roi de Bretagne. D’un côté Charles groupe tous les siens, de l’autre se tiennent ceux d’Afrique et d’Espagne ; entre les deux armées un grand espace est laissé libre pour les deux combattants, avec défense à tout autre d’y pénétrer sous peine de mort.
Après que le second choix des armes eut été remis au champion de l’armée païenne, deux ministres de l’une et l’autre religion sortirent des rangs, portant les livres saints. Dans celui porté par notre ministre, était écrite la vie sublime du Christ ; l’autre était l’Alcoran. L’Empereur s’avança, l’Évangile en mains, le roi Agramant avec l’autre livre.
Arrivé à l’autel que ses gens lui avaient dressé, Charles leva les mains au ciel et dit : « — O Dieu, qui as consenti à mourir pour racheter nos âmes de la mort ; ô Dame, dont la vertu fut si précieuse, que Dieu voulut prendre de toi la forme humaine, et qui le portas neuf mois dans ton sein béni, sans avoir perdu la fleur virginale ;
« Soyez-moi témoins de la promesse que je fais pour moi et pour mes successeurs au roi Agramant et à ceux qui lui succéderont dans le gouvernement de ses États, de lui donner chaque année vingt charges d’or pur si mon champion est aujourd’hui vaincu. Je promets en outre de conclure, à partir de ce moment, une trêve qui sera bientôt suivie d’une paix perpétuelle.
« Et si je manque à cela, que votre formidable colère à tous deux s’allume sur-le-champ, et se tourne contre moi seul et contre mes enfants, sans qu’aucun autre de ceux qui sont ici présents en soit atteint ; de sorte qu’on puisse voir ce qu’il en coûte de vous manquer de parole. — » En parlant ainsi, Charles tenait la main sur l’Évangile, et les yeux fixés au ciel.
Puis Agramant se lève à son tour, et s’avance vers l’autel que les païens avaient richement orné. Là, il jure que non seulement il repassera la mer avec son armée, mais qu’il payera encore un tribut à Charles, si Roger est vaincu en ce jour. Il ajoute que la paix sera éternelle entre eux, ainsi que Charles vient de le dire.
De même que Charles, il invoque à haute voix le témoignage du grand Mahomet, sur le livre duquel il tient la main étendue, et promet d’observer tout ce qu’il vient de dire. Puis, chacun s’étant retiré dans son camp respectif, c’est au tour des deux champions à prêter serment, et voici dans quels termes il le font.
Roger promet que si son roi vient à troubler le combat, il ne consentira plus jamais à être son chevalier ni son baron, et se donnera tout entier à Charles. De son côté, Renaud jure que si son seigneur cherche à l’arrêter avant que lui ou Roger ne soit vaincu, il se fera chevalier d’Agramant.