Toutes ces cérémonies terminées, chacun se retire dans son camp et les trompettes ne tardent pas à donner, de leur voix claire, le signal du terrible combat. Voici que les deux adversaires, pleins d’ardeur, s’abordent, calculant leurs pas avec la plus grande attention et le plus grand art. Voici que l’assaut commence ; le fer résonne contre le fer, et les coups portent tantôt en haut, tantôt en bas.
Ils se frappent tantôt à la tête, tantôt aux pieds, du manche ou du fer de leur hache, et cela avec une telle adresse, une telle rapidité, qu’on ne serait pas cru si on voulait le raconter. Roger, qui combattait contre le frère de celle qui possédait son âme, mettait une telle hésitation à le frapper, qu’il en parut manquer de vaillance.
Il était plus attentif à parer qu’à frapper, et ne savait lui-même ce qu’il voulait faire. Il eût été si désolé de tuer Renaud, qu’il eût préféré mourir lui-même. Mais je sens que je suis arrivé au point où il convient de suspendre mon récit. Vous apprendrez le reste dans l’autre chant, si dans l’autre chant vous venez m’entendre.
CHANT XXXIX.
Argument. — Mélisse, au moyen d’un enchantement, fait qu’Agramant viole le pacte juré. Les deux armées en viennent aux mains, et les Maures ont le dessous. — Astolphe accomplit des prouesses en Afrique, et y crée une flotte. Ses compagnons et lui s’emparent de Roland, et Astolphe lui rend la raison. — Agramant s’étant embarqué avec ses troupes, rencontre la flotte chrétienne qui l’attaque.
La peine de Roger est véritablement plus dure, plus acerbe, plus forte que toute autre. Elle le fait souffrir de corps et plus encore d’esprit. Placé entre deux morts, il ne peut éviter l’une ou l’autre. S’il est vaincu par Renaud, il périra de sa main ; s’il le terrasse, la mort lui viendra de son épouse. Il sait bien en effet que, s’il tue le frère de Bradamante, il encourra la haine de celle-ci, et c’est ce qu’il redoute plus que le trépas.
Renaud, qui n’a point de semblable arrière-pensée, fait tous ses efforts pour obtenir la victoire. Il brandit sa hache d’un air impétueux et terrible, et dirige ses coups tantôt sur les bras, tantôt sur la tête de son adversaire. Le brave Roger pare en faisant tournoyer sa hache. Il bondit de çà, de là, et quand il frappe, il a soin de choisir l’endroit où il fera le moins de mal possible à Renaud.
Le combat paraît par trop inégal à la plupart des seigneurs païens. Roger met trop de mollesse dans l’attaque, tandis que le jeune Renaud le presse trop vivement. Le roi des Africains contemple l’assaut d’un air fâché. Il soupire, murmure, et accuse Sobrin de l’avoir induit en erreur, et de lui avoir donné un mauvais conseil.
Cependant Mélisse, vrai puits de science en fait d’enchantements ou de magie, avait quitté sa figure de femme pour prendre celle du grand roi d’Alger. Elle ressemblait à Rodomont de geste et de visage ; elle était couverte de la peau du dragon ; elle portait l’écu et l’épée semblables aux armes dont il se servait d’habitude ; rien ne manquait à la ressemblance.
Elle dirigea le démon auquel elle avait donné la forme d’un cheval, vers le fils du roi Trojan qui se tenait tout soucieux. D’une voix forte et d’un air courroucé, elle lui dit : « — Seigneur, c’est en vérité une faute trop grande que d’avoir envoyé un jouvenceau inexpérimenté combattre contre un chevalier français si fort et si fameux, alors qu’il s’agit du sort et de l’honneur de l’Afrique.