« Ne laisse pas continuer plus longtemps ce combat qui tournerait trop à notre détriment. Rodomont est avec toi ; ne crains donc pas qu’il te mésarrive d’avoir rompu ton pacte et ton serment. Que chacun fasse voir comment taille son épée. Puisque je suis des vôtres, chacun de vous en vaut cent. — » Ces paroles font une telle impression sur Agramant, que, sans plus réfléchir, il se précipite en avant.
Croyant avoir avec lui le roi d’Alger, il se soucie peu d’observer le pacte. Il n’aurait pas fait autant de cas de l’arrivée à son camp de mille chevaliers. En un instant, on voit de tous côtés s’abaisser les lances et éperonner les destriers. Quant à Mélisse, après avoir engagé la bataille par sa feinte apparition, elle disparaît subitement.
Les deux champions qui voient la foule envahir l’arène, contre tout accord, contre toute promesse, cessent de se combattre, et suspendent leur querelle ; ils se jurent mutuellement de ne prendre parti ni d’un côté, ni de l’autre, jusqu’à ce que l’on sache formellement par qui le pacte a été rompu, si c’est par le vieux Charles ou par le jeune Agramant.
Tous deux renouvellent le serment d’avoir pour ennemi celui qui aura manqué à sa foi. Cependant les guerriers des deux camps s’agitent en tumulte ; l’un se porte en avant, l’autre lâche pied ; les uns se conduisent en lâches, les autres se signalent parmi les plus vaillants. Tous montrent le même empressement à courir, mais les uns courent en avant, tandis que les autres vont en arrière.
De même que le lévrier qui voit le gibier fuir devant lui, sans qu’il puisse se joindre à la troupe des chiens, étant retenu par le chasseur, et qui se consume de rage, se tourmente, se plaint, se désespère, aboie vainement, se débat et tire sur sa laisse, ainsi Marphise et sa belle-sœur restent un instant indécises et comme retenues par l’indignation.
Jusque-là, elles avaient vu, dans la plaine spacieuse, une proie si riche sans qu’elles pussent y porter la main, retenues qu’elles étaient par le traité. Elles s’en plaignaient tout bas, et poussaient de vains soupirs. Maintenant qu’elles voient la trêve rompue, elles tombent joyeuses sur les masses africaines.
Marphise transperce, d’un coup de lance en pleine poitrine, le premier qu’elle rencontre. Le fer sort de deux brasses par le dos. Puis elle tire son épée, et, en moins de temps que je ne le raconte, elle brise quatre casques comme s’ils étaient de verre. Bradamante ne produit pas un effet moindre. Sa lance d’or couche à terre tous ceux qu’elle touche, sans cependant en occire un seul.
Les deux guerrières sont si près l’une de l’autre, qu’elles peuvent être témoins de leurs exploits réciproques. A la fin, elles se séparent, et se mettent à frapper sur les Sarrasins partout où les emporte leur colère. Qui pourra compter tous les guerriers que la lance d’or envoie mesurer la terre ? Qui pourra dire combien de têtes l’épée terrible de Marphise sépare de leurs corps ?
Comme on voit, lorsqu’au souffle de vents plus doux l’Apennin découvre ses épaules verdoyantes, deux torrents fangeux s’ébranler en même temps, et suivre, en descendant, des routes diverses ; déraciner le long de leurs rives escarpées les rochers et les arbres géants ; entraîner jusqu’au fond des vallées les terres et les récoltes, et lutter à qui fera le plus de dégâts sur leur passage ;
Ainsi les deux magnanimes guerrières, courant à travers le camp par des routes différentes, produisent de grands ravages parmi les bataillons africains, l’une avec la lance, l’autre avec l’épée. Agramant a beaucoup de peine à retenir autour de leurs bannières ses gens qui prennent de tous côtés la fuite. En vain il s’informe, en vain il regarde autour de lui ; il ne peut savoir ce qu’est devenu Rodomont.