Et si elles avaient pu elles-mêmes transmettre à la postérité le souvenir de leurs propres mérites, sans avoir besoin de mendier l’aide des écrivains au cœur rongé par la haine et l’envie, et qui, la plupart du temps, passent sous silence le bien qu’ils peuvent en dire, tout en publiant partout le mal qu’ils en savent, leur renommée aurait surgi plus éclatante peut-être que le fut jamais celle des hommes illustres.
Beaucoup d’écrivains ne se sont pas contentés de faire servir leurs œuvres à se glorifier les uns les autres ; ils se sont efforcés de faire ressortir tout ce que l’on pouvait avoir à reprocher aux femmes. Ne voulant pas être éclipsés par elles, ils faisaient tout leur possible pour les rabaisser. Je parle des écrivains de l’antiquité ; comme si la gloire des femmes devait obscurcir la leur, de même que le brouillard obscurcit le soleil.
Jamais, il est vrai, main ni langue, émettant des paroles ou burinant le vélin, — quelque effort qu’elle ait fait ou qu’elle fasse pour augmenter et propager le mal, et diminuer adroitement le bien, — n’eut et n’a le pouvoir d’étouffer tellement la gloire des femmes, qu’il n’en reste quelque chose. Mais cette gloire est loin d’avoir l’éclat qu’elle aurait eu sans cela.
Arpalice[1] ; Tomyris[2] ; celle qui secourut Turnus[3] ; celle qui vint en aide à Hector[4] ; celle qui, suivie des gens de Sidon et de Tyr, alla, longeant le rivage d’Afrique, s’établir en Lybie[5] ; Zénobie[6] ; celle qui sauva par ses victoires les Assyriens, les Perses et les Indiens[7] ; toutes celles-là, et quelques autres encore, ne furent pas les seules à mériter par leurs armes une éternelle renommée.
Il y en a eu de fidèles, de chastes, de sages, de vaillantes, non seulement en Grèce et à Rome, mais partout, dans les Indes comme aux jardins des Hespérides où le soleil dénoue sa chevelure. Les hommages et les honneurs qu’elles s’étaient acquis sont tellement oubliés, que c’est à peine si on en nomme une sur mille ; et cela, parce que les écrivains de leur temps furent menteurs, jaloux et impitoyables pour elles.
O femmes désireuses de produire de belles œuvres, poursuivez imperturbablement votre chemin. Ne vous laissez point détourner de vos entreprises par la crainte de vous voir refuser les honneurs auxquels vous avez droit. De même qu’il n’y a pas de bonne chose qui dure toujours, les mauvaises ne sont point éternelles. Si, jusqu’ici, les œuvres des écrivains ne vous ont pas été favorables, elles le sont de nos jours.
Déjà Marullo et le Pontano ; les deux Strozzi, le père et le fils, avaient écrit en votre faveur. Aujourd’hui, vous avez pour vous le Bembo, le Capella, et celui qui a formé les courtisans sur son propre modèle ; vous avez un Luigi Alamanni, vous avez ses deux frères, également chers à Mars et aux Muses, tous deux issus du sang royal qui commande sur les bords qu’arrose le Mincio, et que de profonds marais enserrent.
L’un, outre que son propre instinct le porte à vous honorer, à vous révérer et à faire retentir le Parnasse et le Cinto de vos louanges qu’il porte jusqu’aux nues, est encore plus gagné à votre cause par l’amour, la fidélité et ce courage indomptable au milieu du carnage et des ruines, qu’il a trouvés en Isabelle.
Aussi ne se lassera-t-il jamais de vous célébrer dans ses vers vivaces ; et si d’autres vous jettent le blâme, personne ne sera plus prompt que lui à prendre votre défense. Il n’y a pas au monde de chevalier plus disposé à consacrer sa vie entière au service de la vertu. Il est en même temps un sujet d’études pour les écrivains, tandis que lui-même, par ses écrits, exalte la gloire des autres.
Il mérite vraiment qu’une dame si richement douée de toutes les vertus qui font l’ornement du sexe porte-jupons, ne se soit jamais départie de la foi qu’elle lui devait, et ait été pour lui comme une colonne inébranlable à toutes les secousses de la Fortune. Il est digne d’elle, et elle est digne de lui ; jamais couple ne fut mieux assorti.