Puis, tenant ses deux mains pleines de feuilles de toute sorte, arrachées aux lauriers, aux cèdres, aux oliviers, aux palmiers, il vint au bord de la mer et les jeta dans les flots. O bienheureux ceux que le ciel chérit, grâce que Dieu accorde rarement aux mortels ! ô l’étonnant miracle qui se produisit avec ces feuilles, dès qu’elles eurent touché l’eau !

Elles grandirent hors de toute prévision ; elles se recourbèrent, s’allongèrent, s’alourdirent ; les veines qui les sillonnaient d’abord se changèrent en madriers et en grosses traverses. La pointe garda sa forme aiguë. En un mot, elles devinrent toutes des navires de formes diverses, de diverses qualités, selon qu’elles avaient été cueillies sur des arbres différents.

Ce fut vraiment un miracle de voir toutes ces feuilles éparses se changer en fustes, en galères, en navires de haut bord. Ce fut un miracle aussi que de les voir toutes pourvues de voiles, de cordages et de rames, selon la nature de chaque vaisseau. Quant aux marins, le duc n’en manqua pas ; les Sardes et les Corses, dont le pays était voisin, lui fournirent des nochers, des patrons et des pilotes.

Les gens de toute sorte qui montèrent la flotte furent au nombre de vingt-six mille. Dudon leur fut donné pour capitaine. C’était un chevalier sage, aussi expérimenté sur terre que sur mer. La flotte était encore mouillée le long du rivage mauresque, lorsqu’arriva un navire chargé de prisonniers de guerre.

Il portait ceux que l’audacieux Rodomont avait pris sur le pont dangereux où l’espace était si étroit pour jouter, ainsi que je vous l’ai déjà dit plusieurs fois. Parmi ces prisonniers se trouvait le cousin du comte, le fidèle Brandimart, Sansonnet et d’autres chevaliers d’Allemagne, d’Italie et de Gascogne, dont je n’ai point à parler.

Le pilote, qui n’avait point aperçu la flotte ennemie, entra dans la rade avec sa galère, laissant à plusieurs milles derrière lui le port d’Alger où il voulait primitivement aborder, et dont un vent violent avait détourné son navire. Il croyait arriver au milieu des siens et dans un lieu sûr, de même que Progné rentrant à son nid babillard.

Mais, en apercevant l’aigle impériale, les lys d’or et les léopards, il pâlit comme celui qui a mis par mégarde le pied sur un serpent venimeux endormi sous l’herbe, et qui, saisi d’épouvante, se retire et fuit l’horrible bête gonflée de poison et de rage.

Il était trop tard pour fuir avec ses prisonniers. C’est ainsi que Brandimart, Olivier, Sansonnet, et beaucoup d’autres, furent délivrés par le duc et par le fils d’Ogier qui les abordèrent d’un visage joyeux et ami. En revanche, celui qui les conduisait fut condamné à ramer sur la galère.

Comme je viens de vous le dire, les chevaliers chrétiens furent bien accueillis par le fils d’Othon, qui leur fit dresser une riche table sous une tente, et leur fit donner toutes les armes qui leur étaient nécessaires. Par amitié pour eux, Dudon différa son départ. Il pensait qu’un entretien avec de tels chevaliers valait mieux pour lui que d’arriver un jour ou deux plus tôt.

Il apprit par eux en quel état se trouvaient la France et Charles, et à quel endroit il devait plus sûrement et plus avantageusement aborder. Pendant qu’il écoutait les nouvelles qu’ils lui donnaient, on entendit s’élever une rumeur qui allait en grandissant, suivie du cri : Aux armes ! poussé avec une telle force, qu’ils ne surent tout d’abord que penser.