Le duc Astolphe et la brillante compagnie avec laquelle il tenait conversation, furent en un moment armés et en selle. Ils se dirigèrent en toute hâte là où s’élevaient les cris les plus perçants, s’informant sur leur chemin de la cause d’une telle rumeur. Ils arrivèrent enfin à un endroit où ils virent un homme tout nu et à l’air si féroce, qu’il tenait à lui seul tout le camp en échec.
Il avait en main un bâton, dont il s’escrimait avec tant de force et d’adresse, que chaque fois qu’il frappait, un homme tombait en pire état que s’il eût été malade. Il en avait déjà assommé plus de cent, et l’on tirait de loin sur lui à coups de flèche, car personne n’osait plus l’attaquer de près.
Dudon, Astolphe, Brandimart et Olivier, accourus en toute hâte, s’arrêtèrent, émerveillés de la force prodigieuse et de la vaillance déployées par ce furieux. Soudain, ils virent venir au galop, sur un palefroi, une damoiselle vêtue de noir, qui courut à Brandimart, et, l’ayant salué, lui jeta en même temps les bras autour du cou.
C’était Fleur-de-Lys, dont le cœur brûlait d’un si grand amour pour Brandimart, qu’elle avait failli devenir folle de douleur, quand il avait été fait prisonnier à l’attaque du pont. Ayant appris par le païen qui l’avait capturé, qu’il avait été envoyé dans la ville d’Alger avec beaucoup d’autres chevaliers, elle avait traversé la mer.
Comme elle cherchait les moyens de passer en Afrique, elle avait trouvé à Marseille un navire venant du Levant, et qui portait un vieux chevalier au service du roi Monodant. Ce vieux serviteur avait parcouru un grand nombre de provinces, errant sur mer et sur terre, à la recherche de Brandimart. Il avait appris en chemin qu’il le trouverait en France.
Ayant reconnu Bardin, le même qui jadis avait enlevé à son père le jeune Brandimart et l’avait élevé à la Roche des Bois, Fleur-de-Lys apprit de lui les motifs de son voyage, et lui racontant à son tour comment Brandimart était passé en Afrique, elle l’avait décidé à s’embarquer avec elle.
Dès qu’ils furent à terre, ils apprirent qu’Astolphe assiégeait Biserte. On leur dit, mais non d’une manière certaine, que Brandimart était auprès de lui. A cette nouvelle, Fleur-de-Lys s’était empressée d’accourir, comme on vient de le voir, et son allégresse indiquait combien avait été grande son angoisse passée.
Le gentil chevalier, non moins joyeux de revoir sa fidèle et chère épouse qu’il aimait plus que toute autre chose au monde, la serra dans ses bras, et lui fit le plus doux accueil. Il ne pouvait se rassasier de la couvrir de baisers. Enfin, levant les yeux, il aperçut Bardin qui était venu avec la dame.
Tendant les mains vers lui, il courut l’embrasser, et lui demanda en même temps pourquoi il était venu ; mais le désordre qui régnait dans le camp ne lui permit pas d’entendre la réponse. Chacun fuyait devant le bâton que le fou, tout nu, faisait tournoyer pour s’ouvrir un passage. Fleur-de-Lys, l’ayant regardé au visage, cria à Brandimart : « — C’est le comte ! — »
En même temps, Astolphe qui était aussi accouru, comprit, à certains signes que lui avaient révélés les divins vieillards dans le paradis terrestre, que c’était en effet Roland. Sans ces deux circonstances, il eût été impossible de reconnaître le noble prince qu’une longue folie avait rendu plus semblable à une bête brute qu’à un homme.