Astolphe le fait laver sept fois et le fait plonger sept fois dans l’eau, jusqu’à ce que sa figure et tout son corps soient débarrassés de la saleté qui les recouvrent. Puis, au moyen de certaines herbes cueillies à cet effet, il lui fait fermer hermétiquement la bouche, ne voulant le laisser respirer que par le nez.
Astolphe avait fait apporter la fiole dans laquelle était renfermé le bon sens de Roland. Il la lui met sous le nez, de façon qu’en respirant, il la vide entièrement. O merveille ! la raison revient à Roland comme avant sa folie ; son intelligence renaît dans ses paroles, plus lucide et plus nette que jamais.
Comme celui qui, après avoir été plongé dans un sommeil lourd et pénible, où il a vu en songe des monstres aux formes horribles qui n’existent pas et qui ne sauraient exister, une fois maître de ses sens et réveillé, s’étonne encore de son rêve étrange et confus, ainsi Roland, guéri de sa folie, reste étonné et stupéfait.
Pensif, il regarde Brandimart, le frère de la belle Aude, et celui qui lui a remis son bon sens dans la tête, et ne s’explique pas comment et depuis quand il est là. Il tourne les yeux de côté et d’autre, et ne peut comprendre où il est. Il s’étonne de se voir nu et garrotté des pieds à la tête.
Puis, comme autrefois Silène à ceux qui l’avaient surpris dans une grotte obscure, il dit : Déliez-moi, d’un air si calme, avec un regard si tranquille, qu’on s’empresse de le délier et de lui passer des vêtements qu’on a eu soin de préparer. Tous s’efforcent d’apaiser la douleur qui s’empare de lui au souvenir de son erreur passée.
A peine Roland est-il revenu dans son premier état, plus sage et plus sain d’esprit que jamais, qu’il se sent guéri de son amour. Celle qui lui semblait naguère si belle et si charmante, celle qu’il avait tant aimée, ne lui paraît plus qu’une méprisable et vile créature. Tous ses vœux, tous ses désirs ne tendent plus qu’à regagner ce que l’amour lui a fait perdre.
Cependant Bardin apprit à Brandimart que son père Monodant était mort, et qu’il venait lui offrir le trône, de la part de son frère Gigliant et des populations qui habitent l’archipel et les rivages du Levant. Il n’était pas au monde de royaume plus riche, plus peuplé, plus agréable.
Il lui dit, entre autres raisons, que la patrie était une douce chose, et qu’une fois qu’il en aurait goûté, il prendrait à tout jamais en haine la vie errante. Brandimart lui répondit qu’il voulait servir Charles et Roland pendant toute cette guerre, et que s’il pouvait en voir la fin, il songerait ensuite bien mieux à ses propres affaires.
Le jour suivant, le fils d’Ogier le Danois mit à la voile pour la Provence. Après son départ, Roland se renferma avec le duc, et apprit de lui où en étaient les hostilités. Puis il fit bloquer complètement Biserte, tout en laissant l’honneur de la victoire au duc anglais. Mais celui-ci ne faisait rien qu’après avoir pris les instructions du comte.
De quelle façon s’entendirent-ils pour donner l’assaut à Biserte, de quel côté et à quel moment la ville fut-elle assaillie ; comment fut-elle prise à la première attaque, et quelle fut la part de Roland dans ce glorieux fait d’armes ; si je ne vous le dis pas tout de suite, ne vous en tourmentez pas, car je ne tarderai pas à y revenir. Qu’il vous plaise pour le moment de savoir comment les Français donnèrent la chasse aux Maures.