Le roi Agramant se vit abandonné quasi de tous ses soldats en ce péril extrême. Marsile, ainsi que le roi Sobrin, était rentré dans la ville, avec un grand nombre de troupes païennes, mais ne se croyant pas en sûreté derrière les murailles, ils s’étaient réfugiés sur la flotte, et leur exemple avait été suivi par une foule de chefs et de chevaliers maures.
Cependant Agramant soutint le combat jusqu’à ce que, la résistance n’étant plus possible, il fût obligé de battre en retraite, et de rentrer dans la ville par la porte la moins éloignée. Rabican le poursuivait de près, excité par Bradamante, qui brûlait de se venger, par sa mort, de ce qu’il lui avait tant de fois enlevé son Roger.
Marphise avait le même désir dans le but de tirer une vengeance tardive du meurtre de son père. Elle enfonçait ses éperons dans le ventre de son destrier. Mais ni l’une ni l’autre n’arriva à temps. Le roi put entrer dans la ville, et de là se réfugier sur la flotte.
Comme deux belles et ardentes léopardes, qui ont rompu leur laisse, et qui, après avoir en vain poursuivi les cerfs ou les daims légers, s’en reviennent la tête basse, et pleines de dépit, ainsi s’en revinrent en soupirant les deux donzelles, lorsqu’elles eurent vu le païen disparaître sain et sauf.
Elles ne s’arrêtent point pour cela ; mais elles se jettent dans la foule des autres fuyards, renversant de çà, de là, à chaque botte, nombre de gens qui ne se relevèrent plus jamais. Les malheureux ne pouvaient même pas trouver leur salut dans la fuite, Agramant ayant, pour sa propre sécurité, fait fermer la porte qui donnait sur le camp,
Et rompre tous les ponts sur le Rhône. Ah ! plèbe infortunée, lorsque tu n’es plus utile au tyran, l’on te traite comme un troupeau de moutons et de chèvres ! Les uns se noient dans le fleuve et dans la mer, les autres rougissent les sillons de leur sang. Un grand nombre périrent ; fort peu furent faits prisonniers, car la plupart n’auraient pu payer de rançon.
Dans cette bataille suprême, le nombre des morts fut si grand de part et d’autre — quoique cependant les pertes des Sarrasins eussent été beaucoup plus considérables, grâce à Bradamante et à Marphise — qu’on en voit encore les traces en cet endroit. Tout autour d’Arles, la campagne, où le Rhône forme comme un lac, est couverte de tombes.
Cependant le roi Agramant avait fait prendre le large à ses plus gros navires, laissant quelques-uns des plus légers à la disposition de ceux qui pourraient se sauver. Il y resta pendant deux jours, soit pour recueillir ceux qui pourraient se sauver, soit parce que les vents étaient contraires et mauvais ; le troisième jour, il mit à la voile, croyant pouvoir retourner en Afrique.
Le roi Marsile, ayant grand’peur que l’Espagne ne payât les frais de la guerre, et que l’horrible tempête ne s’abattît en dernier lieu sur ses États, se transporta en toute hâte à Valence, où il fit sur-le-champ réparer châteaux et forteresses, et presser les préparatifs de la guerre qui devait par la suite amener sa ruine et celle de ses amis.
Agramant faisait voile vers l’Afrique avec des navires mal armés et presque vides d’équipages. Les rares soldats qu’elle ramenait, se lamentaient de ce que les trois quarts d’entre eux étaient restés en France. Les uns traitaient le roi d’orgueilleux, les autres l’appelaient cruel, d’autres le qualifiaient de fou, et, comme il advient en pareil cas, tous le maudissaient en secret. Mais la crainte qu’ils en ont les fait rester cois.