C’est à peine si parfois deux ou trois amis, sûrs de leur discrétion, épanchaient entre eux leur colère et leur rage. Toutefois le malheureux Agramant s’imaginait encore que chacun l’aimait et le plaignait, car il ne voyait autour de lui que des visages composés, et n’entendait jamais que des paroles d’adulation mensongère.
On avait conseillé au roi africain de ne pas aborder à Biserte, car on avait la nouvelle certaine que le port et tout le littoral étaient au pouvoir de l’armée nubienne. Il ferait bien, en conséquence, de s’en éloigner assez pour que le débarquement ne fût pas inquiété. Une fois à terre, il se porterait à droite, au secours de son malheureux peuple.
Mais son destin implacable ne lui permit pas d’exécuter un projet si sage. Il lui fit rencontrer la flotte, miraculeusement formée avec des feuilles d’arbre, et qui s’en venait, fendant les ondes, du côté de la France. Pour comble de malechance, la rencontre eut lieu pendant la nuit, par un temps nébuleux, obscur et triste, alors que la flotte d’Agramant était le plus en désordre.
Aucun espion n’avait prévenu Agramant qu’Astolphe envoyait à sa rencontre une flotte si considérable. Quand bien même on le lui aurait dit, il n’aurait jamais cru que, d’un seul rameau, il eût pu tirer cent navires. Il s’avançait donc sans crainte, et ne pouvait s’imaginer que quelqu’un fût assez audacieux pour lui barrer le passage. Il n’y avait ni garde, ni vigie dans les huniers, pour signaler les navires en vue.
De sorte que les bâtiments confiés par Astolphe à Dudon, et qui étaient montés par des soldats intrépides, ayant un soir aperçu la flotte d’Agramant, se dirigèrent droit sur elle, et purent l’assaillir à l’improviste. Dès qu’à leur accent ils eurent reconnu que c’étaient bien des Maures, c’est-à-dire leurs ennemis, les gens de Nubie jetèrent les grappins, et tendirent les chaînes.
Poussés par un vent favorable, les lourds navires de Dudon abordèrent ceux des Sarrasins avec une telle impétuosité, qu’ils en coulèrent un grand nombre au premier choc. Puis on commença à lancer le fer, le feu et d’énormes pierres en si grande quantité, que la mer n’avait jamais vu tempête pareille.
Les gens de Dudon, redoublant d’ardeur et de force à la pensée que l’heure était enfin venue de venger sur les Sarrasins plus d’un méfait, faisaient pleuvoir sur leurs adversaires, de près et de loin, une telle masse de projectiles, que la flotte d’Agramant ne savait comment s’en préserver. Un nuage de flèches fondait sur elle, tandis que sur les flancs elle était assaillie à coups d’épées, de grappins, de piques et de haches.
De gros rochers, lancés par de puissantes machines, retombaient d’une grande hauteur sur les navires ennemis, fracassant les poupes et les proues, entr’ouvrant les coques où la mer se précipitait par de larges ouvertures. Mais les plus grands dommages étaient causés par les incendies, prompts à s’allumer, et difficiles à éteindre. La chiourme infortunée, voulant fuir ce grand péril, retombait dans un péril plus grand.
Les uns, chassés par le fer de l’ennemi, se jetaient dans la mer où ils se noyaient ; les autres, jouant à temps des pieds et des bras, essayaient de se sauver tantôt dans une barque, tantôt dans une autre. Mais celles-ci, déjà trop chargées, les repoussaient impitoyablement, et la main des malheureux qui avaient déjà saisi le bord était tranchée d’un coup de hache et restait accrochée au bateau, tandis que le reste du corps retombait dans les flots qu’il rougissait de son sang.
D’autres, après avoir espéré se sauver à la nage, voyant que personne ne venait à leur secours, et sentant la force et l’haleine leur manquer, bravaient les flammes qu’ils avaient fui tout d’abord. La crainte de se noyer leur faisait saisir quelque morceau de bois enflammé, et pour fuir un genre de mort, ils s’exposaient à deux.