D’autres enfin, pour échapper à l’épée et à la hache de l’ennemi levées sur leur tête, se précipitaient en vain dans la mer ; les pierres et les flèches ne leur laissaient pas le temps de gagner le large. Mais peut-être serait-il utile et sage de finir là mon chant, pendant qu’il vous intéresse encore, plutôt que de le poursuivre jusqu’à ce qu’il vous ennuie.
CHANT XL.
Argument. — La flotte d’Agramant ayant été battue et brûlée, les chrétiens assiègent Biserte qui est prise d’assaut, mise au pillage et livrée aux flammes. Agramant se réfugie à Lampéduse avec Sobrin. Ayant trouvé Gradasse dans cette île, ils arrêtent tous les trois le projet de défier Roland et deux autres chevaliers chrétiens au combat. Roland accueille volontiers cette offre, et choisit pour compagnons Brandimart et Olivier. — Entre temps, Roger, retournant à Arles, délivre sept rois africains que Dudon conduisait prisonniers, et en vient aux mains avec ce dernier.
Il serait trop long de m’appesantir sur les diverses péripéties de ce combat naval. Il me semble du reste que vous les décrire, à vous, magnanime fils de l’invincible Hercule, ce serait, comme on dit, porter des vases à Samos, des chouettes à Athènes et des crocodiles en Égypte. Alors que je ne puis vous en parler que d’après ouï-dire, vous, seigneur, vous en voyez et vous en faites voir aux autres d’admirables.
Vous donnâtes, comme sur un théâtre, un grand spectacle à votre peuple fidèle, la nuit et le jour où vous lui montrâtes la flotte ennemie écrasée, à l’embouchure du Pô[11], entre le fer et le feu. Vos sujets purent entendre les cris et les plaintes, et contempler les ondes teintes de sang humain. Vous vîtes, et vous fîtes voir de combien de manières on peut trouver la mort dans ce genre de combat.
Quant à moi, je ne pus le voir, car depuis six jours j’étais parti, et j’allais, changeant de voiture, d’heure en heure, me jeter en toute hâte aux pieds sacrés du grand Pasteur, pour lui demander secours. Vous n’eûtes besoin, il est vrai, ni de cavaliers ni de fantassins, car pendant ce temps vous brisâtes si bien les griffes et les dents du Lion d’or, que depuis ce jour je ne l’ai plus entendu rugir.
Mais Alphonse Trotto qui assistait à la bataille, ainsi qu’Annibal et Pierre Moro, Affranio, Albert, les trois Ariostes, le Bagno, et le Zerbinetto, me la racontèrent avec de si grands détails, que j’en eus une parfaite connaissance. Le grand nombre de drapeaux que je vis plus tard suspendus aux voûtes du temple, et les milliers de galères et de vaisseaux captifs sur ces rives, me confirmèrent leur récit.
Tous ceux qui furent témoins des incendies, des naufrages, des massacres multiples que vous fîtes éprouver à la flotte ennemie, jusqu’à ce que le dernier vaisseau fût pris, digne vengeance de nos palais brûlés, pourront s’imaginer les pertes et le désastre essuyés par la malheureuse armée d’Agramant, assaillie en pleine mer par Dudon, pendant une nuit obscure.
Il était nuit, et quand l’âpre bataille commença, c’est à peine si l’on pouvait distinguer les objets. Mais quand le soufre, la poix et le bitume, répandus à profusion, eurent allumé une flamme dévorante aux flancs des navires et des galères mal défendus, chacun voyait si clairement autour de lui, que la nuit parut changée en jour.
Agramant, trompé par l’obscurité, avait fait assez peu de cas de la flotte ennemie ; ne croyant pas avoir à faire à un si grand nombre de navires, il pensait pouvoir leur résister. Mais quand les ténèbres furent dissipées et qu’il vit — ce qu’il ne croyait pas tout d’abord — que les vaisseaux ennemis étaient deux fois plus nombreux que les siens, il changea bien vite d’avis.