Montant, avec des serviteurs dévoués, sur la barque la plus légère qu’on pût trouver, et dans laquelle il avait fait placer Bride-d’Or et ce qu’il avait de plus précieux, il se glissa silencieusement entre les navires, jusqu’à ce qu’il se trouvât en sûreté, loin des siens que Dudon continuait d’exterminer. Pendant que les malheureux étaient brûlés par le feu, engloutis dans les flots et détruits par le fer, lui, qui était cause de leur perte, s’enfuyait sain et sauf.

Agramant fuyait, ayant avec lui Sobrin. Il se plaignait de n’avoir pas voulu le croire quand il avait prévu, avec le coup d’œil d’un devin, les malheurs qui étaient arrivés. Mais revenons au paladin Roland qui conseillait à Astolphe de détruire Biserte avant qu’elle fût secourue, de sorte qu’elle ne pût jamais plus guerroyer contre la France.

Le camp fut publiquement prévenu de se tenir prêt pour le troisième jour. En prévision d’une attaque, Astolphe avait conservé avec lui un grand nombre de navires, car il ne les avait pas tous donnés à Dudon. Il en donna le commandement à Sansonnet, aussi bon guerrier sur mer qu’en terre ferme. Celui-ci vint se poster en face de Biserte, à un mille environ du port, où il fit jeter l’ancre.

En vrais chrétiens, Astolphe et Roland, qui ne se lançaient jamais dans aucun péril sans avoir imploré Dieu, firent ordonner dans toute l’armée des prières publiques et des jeûnes. Ils firent prévenir qu’au troisième jour, au signal donné, chacun se tînt prêt à donner l’assaut à Biserte, qui, une fois prise, serait livrée au sac et à l’incendie.

En conséquence, après que les abstinences et les prières eurent été scrupuleusement observées, les parents, les amis, et ceux qui se connaissaient entre eux, commencèrent à s’inviter réciproquement. Quand ils eurent restauré leurs corps fatigués et épuisés par le jeûne, ils s’embrassèrent en pleurant, ainsi qu’on fait quand on se sépare de ses plus chers amis pour aller en voyage.

Dans Biserte, les prêtres sacrés, mêlant leurs supplications à celles de la population plaintive, se frappaient la poitrine, et versaient des torrents de larmes, et invoquaient leur Mahomet, qui ne les entendait pas. Que de veilles, que d’offrandes, que de promesses furent faites dans chaque famille, ainsi que publiquement dans les temples, au pied des autels et des statues, afin d’éterniser le souvenir de leurs périls extrêmes !

Après que le peuple eut été béni par le Cadi, chacun prit les armes, et courut aux remparts. La belle Aurore était encore étendue dans son lit, auprès de son époux Tython, et le ciel était plongé dans l’obscurité, lorsque Astolphe d’un côté, Sansonnet de l’autre, donnèrent l’ordre de prendre les armes ; puis, au signal donné par le comte, on assaillit Biserte avec impétuosité.

Biserte était baignée de deux côtés par la mer ; le reste de la ville s’étendait dans l’intérieur des terres. Ses murs avaient été jadis très solidement construits. Mais ils étaient anciens, et l’on n’avait pu y faire que fort peu de réparations, car Branzardo, contraint de s’y réfugier, manquait non seulement d’ingénieurs et d’ouvriers, mais du temps nécessaire.

Astolphe enjoint au roi des Nègres de faire assaillir les merlons et les créneaux par ses frondeurs et ses archers, de telle façon que les assiégés ne puissent s’y montrer. Cela permet à ses fantassins et à ses cavaliers, chargés de pierres, de poutres, de fascines et d’autres matériaux, d’arriver sains et saufs jusqu’au pied des remparts.

Les fascines et les pierres passent de main en main ; chacun jette sa charge dans les fossés dont on avait détourné l’eau dès la veille, de sorte qu’on en pouvait voir le fond fangeux. Les fossés ne tardent pas à se combler jusqu’au niveau de la campagne. Astolphe, Roland et Olivier se préparent à escalader les murailles avec leur infanterie.