Pendant tout le jour et toute la nuit, pendant l’autre jour encore, son esprit est indécis ; il ne sait s’il doit partir ou rester. Enfin il se décide à retourner en Afrique avec son maître. Son amour pour sa femme était tout-puissant sur lui, mais le devoir et l’honneur pouvaient encore plus.
Il revient vers Arles, car il espère y trouver encore la flotte pour passer en Afrique. Mais il ne voit aucune trace de navire, ni sur mer, ni sur le fleuve. Il ne voit aucun Sarrasin, si ce n’est les cadavres de ceux qui sont morts. Agramant avait emmené avec lui tous les navires qui se trouvaient à sa portée ; le reste avait été brûlé dans les ports. Roger, après avoir un instant réfléchi, se dirige vers Marseille, en longeant le rivage.
Il pense qu’il y trouvera quelque navire qui, de gré ou de force, le transportera sur l’autre bord. Le fils d’Ogier le Danois y était déjà arrivé avec la flotte des Barbares faite prisonnière. On n’aurait pu jeter un grain de mil dans l’eau, tellement elle était couverte de navires appartenant soit aux vainqueurs, soit aux vaincus.
Les navires des païens, que le feu ou la tempête avait épargnés dans cette nuit terrible, avaient été, à l’exception de quelques-uns qui avaient pu s’enfuir, conduits par Dudon dans le port de Marseille. Parmi les prisonniers se trouvaient sept rois africains qui, après avoir vu tous leurs soldats massacrés, s’étaient rendus avec leurs sept navires. Ils se montraient fort abattus, et versaient des larmes silencieuses.
Dudon était descendu sur la plage, avec l’intention d’aller trouver Charles le jour même, et il avait ordonné une marche triomphale où devaient figurer les captifs et leurs dépouilles. Il avait fait ranger tous les prisonniers sur le rivage, et les Nubiens victorieux les entouraient joyeusement, et faisaient retentir les airs du nom de Dudon.
Roger, les apercevant de loin, accourt dans l’espérance que cette flotte était celle d’Agramant, et il presse son destrier pour en avoir plus vite la certitude. Mais quand il est plus près, il reconnaît le roi des Nasamones, Bambiragues, Agricalte, Farurant, Manilard, Balastro et Rimedont, dans l’attitude de prisonniers, la tête basse et pleurant.
Roger, qui les aime, ne peut souffrir qu’ils restent plus longtemps dans l’état misérable où il les voit. Il sait qu’arrivant les mains vides, ses prières seront vaines, et qu’il n’obtiendra rien que par la force. Il abaisse sa lance et tombe sur les gardiens, donnant de sa valeur les preuves accoutumées. Il tire son épée, et en un moment il a jeté par terre autour de lui plus de cent ennemis.
Dudon entend la rumeur ; il voit l’horrible carnage que fait Roger ; mais il ne le reconnaît pas. Il voit les siens fuir en poussant des cris de terreur et d’angoisse. Il demande son destrier, son écu et son casque, car il avait déjà sur lui le reste de ses armes ; il saute à cheval, se fait donner sa lance, et se rappelant qu’il est paladin de France,
Il crie à chacun de se ranger de côté. Il presse son cheval, et lui fait sentir les éperons. Pendant ce temps, Roger a occis cent autres Nubiens et remis l’espoir dans le cœur des prisonniers. Quand il voit Dudon s’avancer seul à cheval, tandis que tous les autres sont à pied, il comprend qu’il est leur chef et leur maître, et, plein d’ardeur, il vient à sa rencontre.
Dudon s’élançait déjà ; mais quand il voit Roger venir sans lance, il jette la sienne loin de lui, dédaignant d’attaquer le chevalier avec un tel avantage. Roger, à cet acte de courtoisie, s’arrête, le regarde, et se dit : « — Celui-ci est, sans aucun doute, un de ces guerriers accomplis qu’on appelle paladins de France.