L’enfant mis par elle au monde, et nommé aussi Roger, croîtrait en beauté et en vaillance, serait reconnu par ces Troyens comme étant de leur sang, et élu par eux pour leur prince. Plus tard, ayant prêté son concours à Charles contre les Lombards, il recevrait, malgré sa jeunesse, le gouvernement de ce beau pays, et serait honoré du titre de marquis.
Et Charles, au moment où il octroierait cette faveur, ayant dit en latin : Este seigneurs là, ce beau lieu serait depuis ce temps appelé Este, en supprimant les deux premières lettres de son ancien nom d’Ateste. Dieu avait encore prédit à son serviteur l’âpre vengeance que l’on tirerait de la mort de Roger.
Il lui avait révélé que Roger apparaîtrait dans une vision à sa fidèle épouse, qu’il lui dirait par qui il avait été mis à mort, et lui montrerait l’endroit où gisait son corps. Qu’alors Bradamante, accompagnée de sa vaillante belle-sœur, détruirait par le fer et le feu tous ceux de la maison de Poitiers, et que son fils Roger, parvenu à un certain âge, en ferait autant pour les Mayençais.
Il lui avait parlé des Azzons, des Alberti, des Obbizons et de leur belle postérité, jusqu’à Nicolo, Leonello, Barso, Hercule, Alphonse, Hippolyte et Isabelle. Mais le saint vieillard, qui sait retenir sa langue, ne dit pas tout ce qu’il connaît ; il ne raconte à Roger que ce qu’il doit lui raconter, et retient ce qu’il doit garder pour lui.
Cependant Roland, Brandimart et le marquis Olivier, la lance basse, se précipitent à la rencontre du Mars sarrasin. C’est ainsi qu’on peut nommer Gradasse. Du côté opposé, leurs deux autres adversaires ont mis leurs bons destriers au galop, je veux parler du roi Agramant et du roi Sobrin. Le bruit de leur course fait retentir le rivage et la mer prochaine.
Quand ils en vinrent à s’entrechoquer, les lances volèrent en éclats jusqu’au ciel, et l’on vit la mer se soulever sous cette effroyable rumeur que l’on entendit jusqu’en France. Roland et Gradasse étaient en face l’un de l’autre. La balance aurait été égale entre eux, si la possession de Bayard n’eût constitué pour Gradasse un avantage qui le faisait paraître plus vaillant.
Bayard heurte le destrier de moindre force que monte Roland, avec une violence telle qu’il le fait ployer sur ses jarrets, et rouler tout de son long sur le sol. Roland s’efforce à trois ou quatre reprises de le relever avec les éperons et avec la bride. Quand il voit qu’il ne peut y parvenir, il met pied à terre, embrasse son écu, et tire Balisarde.
Olivier se rencontre avec le roi d’Afrique ; l’avantage reste égal pour tous les deux. Quant à Brandimart, il fait vider les arçons à Sobrin, mais on n’a jamais su bien clairement si ce fut la faute du cheval ou du cavalier, car désarçonner Sobrin était chose rare. Que ce fût la faute de son destrier ou la sienne, Sobrin se trouva à bas de son cheval.
Brandimart, voyant le roi Sobrin par terre, ne le pressa pas davantage, et se porta contre le roi Gradasse qui avait aussi abattu Roland. Entre le marquis et Agramant, le combat continue dans les mêmes conditions où il avait été commencé. Après avoir rompu leurs lances sur les écus, ils sont revenus à la charge l’épée nue à la main.
Roland, qui voit Gradasse dans l’impossibilité de revenir sur lui, tellement Brandimart le serre et le harcèle, regarde autour de lui, et aperçoit Sobrin qui n’a personne à combattre. Il s’avance à sa rencontre, et sa démarche, son aspect terrible, font trembler le ciel.