Sobrin, qui voit venir l’attaque d’un tel guerrier, assure ses armes et s’apprête à le recevoir. De même que le nocher, menacé par les flots énormes qui se précipitent sur lui en mugissant, leur oppose la proue de son navire, et, voyant la mer s’élever si haut, regrette de n’être point à l’abri sur le rivage, Sobrin oppose son bouclier aux coups de l’épée de Fallerine.
Balisarde est d’une trempe tellement fine, qu’aucune arme ne peut l’arrêter. Puis elle est entre les mains d’un guerrier si vaillant, entre les mains de Roland, unique au monde ! Elle fend l’écu de Sobrin sans être arrêtée par les cercles d’acier dont cet écu est protégé ; elle fend l’écu et retombe sur l’épaule du vieux chevalier.
Elle retombe sur l’épaule, et bien qu’elle rencontre le double obstacle de la cuirasse et de la cotte de mailles, elle continue sa route et ouvre dans l’épaule une large plaie. Sobrin riposte, mais c’est en vain qu’il essaye de blesser Roland auquel, par grâce spéciale, le Moteur du ciel et des étoiles a accordé le don de ne pouvoir jamais avoir la peau trouée.
Le valeureux comte porte un second coup à Sobrin dans l’intention de lui enlever la tête des épaules. Sobrin qui connaît la vigueur du prince de Clermont, et qui sait combien peu lui servirait de lui opposer son écu, se recule vivement, mais pas assez pour éviter de recevoir sur le front le coup de Balisarde. Le coup tombe à plat, mais d’une telle force, qu’il aplatit le casque de Sobrin, et étourdit le malheureux chevalier.
Sous le coup formidable, Sobrin tombe à terre, d’où il ne peut se relever qu’après un long moment. Le paladin croit en avoir fini avec lui et l’avoir étendu mort. Il se dirige vers le roi Gradasse, craignant que celui-ci ne mène à mal Brandimart, car le païen a l’avantage des armes, de l’épée, du destrier et d’une plus grande vigueur.
L’intrépide Brandimart, monté sur Frontin, cet excellent destrier qui appartenait auparavant à Roger, se comporte si bravement, que le Sarrasin ne paraît pas avoir encore trop d’avantage sur lui. S’il avait un haubert d’aussi fine trempe que celui du païen, l’avantage serait même en sa faveur. Mais, se sachant mal armé, il est obligé de voltiger de droite et de gauche pour se défendre.
Frontin n’a pas son égal pour comprendre et exécuter les volontés de son cavalier ; il semble qu’il devine, selon que Durandal retombe, de quel côté il doit tourner afin de l’éviter. Agramant et Olivier se livrent d’autre part une terrible bataille, et montrent des qualités égales comme adresse et comme force.
Comme je viens de le dire, Roland laisse Sobrin à terre, et, pour venir en aide à Brandimart, il s’avance à grands pas, étant à pied, contre le roi Gradasse. Au moment où il va l’attaquer, il voit passer sur le champ de bataille le bon cheval que montait Sobrin quand il a été désarçonné. Roland s’empresse de courir après lui.
Il rattrape le destrier qui ne fait aucune résistance, et, d’un saut, il se trouve en selle. D’une main il tient son épée levée, de l’autre il prend la belle et riche bride. Gradasse aperçoit Roland ; il n’est nullement effrayé de le voir venir sur lui, et il l’appelle par son nom. Il espère le plonger dans la nuit éternelle, lui, Brandimart et leur autre compagnon, avant que le soir soit encore venu.
Il laisse Brandimart, et, se tournant vers le comte, il lui porte un coup de pointe au gorgerin. L’épée transperce tout, hormis la chair du comte qu’aucun effort ne peut parvenir à entamer. Au même instant, Roland laisse retomber Balisarde. Là où elle frappe, nul enchantement ne prévaut ; casque, écu, haubert, harnais, elle fend tout ce qu’elle touche.