Gradasse a à moitié désarmé Roland. Il lui a brisé son casque en deux morceaux ; il lui a fait rouler son écu sur le sol, et a entr’ouvert son haubert et sa cotte de mailles. Mais il n’a pu le blesser encore, car Roland est fée. Le paladin, au contraire, a mis Gradasse dans un état pitoyable ; outre la blessure dont j’ai déjà parlé, il lui en a fait d’autres au visage, à la gorge, en pleine poitrine.

Gradasse est désespéré de se voir tout couvert de son propre sang, tandis que Roland, après avoir reçu tant de coups, est intact, de la tête aux pieds. Il lève son épée à deux mains, et il croit bien, cette fois, lui fendre la tête, la poitrine, le ventre et tout le reste. Il frappe le comte au front, juste à l’endroit où il a voulu l’atteindre.

Tout autre que Roland aurait été fendu en deux jusqu’à la selle. Mais comme si Gradasse n’avait frappé que du plat de son épée, celle-ci rebondit, aussi luisante, aussi nette qu’avant. Roland, étourdi sous le coup, en vit, quoique forcé de regarder la terre, mille étoiles. Il lâcha la bride, et aurait laissé tomber son épée, si elle n’avait été attachée à son bras par une chaîne.

Le cheval qui portait Roland sur son dos fut tellement épouvanté du bruit que produisit l’horrible coup, qu’il se mit à fuir sur l’arène poudreuse, montrant combien il était bon à la course. Le comte, ayant perdu connaissance par suite de la commotion qu’il a éprouvée, n’a pas la force de le retenir. Gradasse le poursuit, et il l’aurait bientôt rejoint pour peu qu’il eût pressé Bayard.

Mais, en regardant autour de lui, il voit le roi Agramant dans le plus extrême péril. Le fils de Monodant l’a saisi par le casque avec son bras gauche, le lui a délacé par devant, et cherche à le frapper à la gorge avec son poignard. Le roi ne peut se défendre, car Brandimart lui a également enlevé son épée.

Gradasse fait volte-face, et ne pense plus à poursuivre Roland. Il accourt vers l’endroit où il voit le roi Agramant. L’imprudent Brandimart, ne pensant pas que Roland ait laissé échapper Gradasse, n’a d’autre préoccupation, d’autre pensée que de plonger son poignard dans la gorge du païen. Soudain Gradasse arrive sur lui et, prenant son épée à deux mains, lui en porte de toute sa force un coup sur le casque.

Père du ciel, fais parmi tes élus une place au martyr de ta foi. Arrivé à la fin de son tempétueux voyage, qu’il puisse désormais replier sa voile dans le port. Ah ! Durandal, peux-tu être assez infidèle à ton maître Roland, pour tuer ainsi sous ses yeux le compagnon le plus cher, le plus dévoué qu’il ait au monde ?

Un cercle de fer, épais de deux doigts, entourait le casque de Brandimart ; il fut partagé et rompu par le coup terrible, ainsi que la coiffe d’acier qui était par-dessous. Brandimart, la face toute pâle, tombe de cheval ; un énorme jet de sang s’échappe de sa tête, et se répand comme un fleuve sur le sable.

Le comte, ayant repris ses sens, jette les yeux autour de lui et aperçoit son cher Brandimart étendu par terre ; il voit, au maintien du Sérican, quel est celui qui lui a donné la mort. Je ne saurais dire quel sentiment l’emporta en lui, de la douleur ou de la colère. Mais il avait si peu de temps pour pleurer, qu’il fit taire sa douleur pour laisser sortir sa colère. Mais il est temps que je mette fin à ce chant.

CHANT XLII.