Argument. — Le combat de Lampéduse se termine par la mort de Gradasse et d’Agramant, occis par la main de Roland, qui accorde la vie à Sobrin. — Bradamante se désole du retard de Roger. — Renaud, en allant sur les traces d’Angélique, trouve un remède qui le guérit de son amoureuse passion. S’étant remis en chemin pour rejoindre Roland, il fait la rencontre d’un chevalier qui le reçoit dans un magnifique palais orné de statues représentant diverses dames de la maison d’Este. Son hôte lui propose un moyen de s’assurer de la fidélité de sa femme.

Quel frein assez dur, quel nœud de fer, quelle chaîne de diamant, s’il peut en exister, feraient que la colère se pourrait contenir dans de justes bornes et ne dépassât point la mesure, quand on voit celui pour lequel Amour vous a mis au cœur une solide affection, frappé par ruse ou par violence de déshonneur ou d’un coup mortel ?

Et si l’âme devient alors cruelle et inhumaine, il faut l’excuser, car la raison n’a plus de prise sur elle. Achille, après avoir vu Patrocle, sous les armes qu’il lui avait prêtées, rougir la terre de son sang, ne put assouvir sa colère en tuant son meurtrier ; il fallut encore qu’il le traînât derrière son char et lui fît mille outrages.

Invincible Alphonse, c’est une colère pareille qui enflamma vos soldats, le jour où vous fûtes si gravement blessé au front d’un coup de pierre, que chacun crut votre âme partie pour l’autre monde ; leur fureur fut telle, que retranchements, murailles ou fossés, rien ne put protéger les ennemis contre leur élan, et qu’ils ne s’arrêtèrent qu’après les avoir tous massacrés, sans en laisser un seul vivant pour porter la nouvelle.

C’est en vous voyant tomber, que les vôtres entrèrent dans une telle fureur, et se livrèrent à de telles cruautés. Si vous aviez été debout, vous auriez certainement modéré leur soif de carnage. Cela vous suffisait en effet d’avoir repris la Bastia en quelques heures, alors que les gens de Grenade et de Cordoue avaient dû employer plusieurs jours pour vous l’enlever.

Peut-être fut-ce une vengeance permise par Dieu, que vous vous soyiez trouvé en pareil état, afin que les ennemis fussent ainsi punis des épouvantables excès auxquels ils s’étaient livrés quelque temps auparavant. Le malheureux Vestidel, las et blessé, s’étant rendu leur prisonnier, fut frappé, alors qu’il était sans armes, et tué de plus de cent coups d’épée par ces forcenés, dont la plupart étaient mahométans.

Mais, pour conclure, je dis qu’il n’y a pas de colère comparable à celle qu’on éprouve quand on voit outrager sous ses yeux un parent ou un vieil ami. Il était donc tout naturel qu’une colère soudaine envahît le cœur de Roland, lorsqu’il vit un ami si cher étendu mourant, par suite de l’horrible coup que lui avait porté le roi Gradasse.

De même que le pasteur nomade, qui a vu s’enfuir en sifflant l’horrible serpent dont la dent venimeuse a causé la mort de son enfant qui jouait sur le sable, saisit son bâton avec colère et avec rage, ainsi le chevalier d’Anglante, plein de fureur, saisit l’épée au tranchant sans pareil. Le premier qu’il rencontra fut le roi Agramant,

Qui, tout ensanglanté, sans épée, avec une moitié d’écu, le casque délacé, et blessé en plus d’endroits que je ne puis dire, s’était tiré des mains de Brandimart, comme un épervier imprudent qui se serait attaqué à un vautour par voracité ou par étourderie. Roland arrive sur lui, et lui porte un coup juste à l’endroit où la tête s’attache au buste.

Agramant avait son casque brisé, et le cou désarmé, de sorte que Roland le lui coupe net comme si c’eût été un jonc. La tête du roi de Lybie tombe, et son corps roule lourdement sur le sable. Son âme prend sa course vers les ondes infernales, où Caron l’attire avec son croc dans sa barque. Roland ne s’attarde pas à le frapper une seconde fois ; il court au Sérican avec Balisarde.